Mort d’un aide-pêcheur du Simdan : le capitaine Jones témoigne

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«Quand je l’ai lâché, je savais que je ne pouvais plus rien faire. Ce moment-là, c’est dur à oublier.» Le capitaine du Simdan, Irvin Jones, a raconté à Pêche Impact la chute par-dessus bord qui a coûté la vie à son aide-pêcheur, Harold Dupuis, disparu en mer le 15 octobre au large de Tourelle. Il appelle ses collègues à rester sur leurs gardes, même quand la mer est calme. M. Jones, de Grande-Rivière, a témoigné dans la foulée du rapport de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST). Les enquêteurs ont déterminé que M. Dupuis travaillait près d'une rambarde trop basse et ne portait pas de harnais de sécurité. Son capitaine, malgré ses efforts, n'a pas réussi à le remonter à bord après sa chute, faute d'un équipement adéquat, indiquent aussi les enquêteurs. Vers 18 h 30 le 15 octobre, le capitaine du Simdan et son aide-pêcheur de 54 ans ne sont plus qu’à un demi-mille marin (900 mètres) du quai de Tourelle, en Haute-Gaspésie. Le navire multipêche de        15 mètres est parti de Mont-Louis trois heures auparavant, pour aller remiser le bateau pour l’hiver à Tourelle. Le soleil est couché depuis une heure et le vent souffle de l’est à 25 nœuds (près de 50 km/h). Les vagues mesurent de deux à trois mètres et l’eau est à 7 degrés Celsius. Ce n’était pas une météo exceptionnelle, considère Irvin Jones. «Quand on pêche, on travaille là-dedans. J’ai un 55 pieds, c’est pas une chaloupe! Il y avait de la houle, mais pas une affaire épouvantable. On n’était pas à la course, on a attendu un peu que la marée monte. On a pris un café en attendant tranquillement.» À l’approche du havre de pêche, les marins doivent remonter les stabilisateurs. M. Dupuis se rend sur le côté du bateau et agrippe l’orin (le câble qui relie le bras du stabilisateur à sa partie immergée) pour le rapprocher de son point d’attache. À cet endroit, il n’y a pas de rambarde et le pavois mesure seulement 66 centimètres. Une vague fait rouler le navire et éloigne l’orin. M. Dupuis ne le lâche pas; l’orin le tire par-dessus bord. «C’était pas un homme corpulent. Il est sorti comme une flèche […]. Il n’avait pas de ceinture de sauvetage, mais ça faisait 30 ans qu’on faisait ça!», dit M. Jones. Le capitaine lance un cordage à M. Dupuis, qui l’attrape. Puis une bouée, et l’aide-pêcheur réussit à glisser un bras à l’intérieur. M. Jones va chercher une échelle, l’accroche au pont et descend pour agripper son employé. À ce moment, M. Dupuis semble épuisé et ne réagit plus. La distance de remontée sur l’échelle est de deux mètres. Les vagues remontent jusqu’aux cuisses du capitaine, qui commence à être incommodé par l’eau froide. M. Jones réalise qu’il ne réussira pas à     remonter son aide-pêcheur, maintenant inconscient. Il lâche le bras de M. Dupuis. «Quand je l’ai lâché, je savais que je ne pouvais plus rien faire. Ce moment-là, c’est dur à oublier.» Le capitaine remonte sur le pont. L’échelle se décroche et tombe à l’eau. Il cherche une gaffe, mais elle est rangée dans la cale et il n’a plus d’échelle pour y descendre. M. Jones se rend dans la timonerie et lance un Mayday. À son retour sur le pont, il ne voit plus M. Dupuis. Son corps ne sera pas retrouvé. «C’est "tough". Ils l’ont cherché, mais je savais qu’il était mort.» Irvin Jones pêche depuis 43 ans, dont 34 comme capitaine. Il appelle ses collègues à rester vigilants, même par temps calme. «Des fois, on se croit à l’abri des accidents, mais quand ça arrive… C’est pas arrivé quand il fait "rough" et que les gens font attention. C’était une journée banale. On est moins vigilants. Tandis que dans le temps "rough", on dit : "watchez-vous"!» Un équipement pour remonter à bord un marin tombé à l’eau sans son aide, «ce serait utile, certainement», dit M. Jones. Il pense à un système qui mettrait à contribution le treuil du navire. «J’ai averti mes gars : on va faire des exercices, au printemps.» Le capitaine leur fera enfiler leur combinaison de survie et les fera sauter à l’eau avant de les récupérer. M. Jones compte mieux protéger la partie du pont où l’orin du stabilisateur est attaché. «Je vais faire faire une rampe et quand on va avoir affaire là, c’est moi qui vais y aller.» Il veut fabriquer une rambarde plus haute que celle recommandée par la CNESST, soit 90 à 120 centimètres. À cette hauteur, son homme serait tombé à l’eau quand même, estime-t-il. CAUSES Les enquêteurs de la CNESST ont identifié deux causes à l’accident. L’aide-pêcheur n’est pas protégé contre les chutes par-dessus bord lorsqu’il attache l’orin du stabilisateur. Et l’employeur n’est pas organisé ni équipé pour qu’une personne seule à bord en récupère une autre tombée par-dessus bord. Après trois minutes dans l’eau, la victime peut ressentir de la fatigue aux extrémités du corps et manquer de coordination, indique le rapport. Le Règlement fédéral sur la sécurité des bateaux de pêche, entré en vigueur en juillet, oblige l’employeur à être équipé d’un dispositif de récupération d’un homme à la mer sans son aide. Plusieurs systèmes existent, dont un filet de récupération ou une bouée avec une perche. Le Simdan n’était pas pourvu d’un tel équipement. «La récupération de [M. Dupuis] aurait été possible avec les dispositifs mentionnés dans ce règlement», indiquent les enquêteurs de la CNESST. Le même Règlement oblige aussi les équipages à avoir une bouée attachée à une ligne flottante, ce qui n’était pas le cas de la bouée du Simdan. Ce système «aurait permis de maintenir [M. Dupuis] près du bateau ou de le hisser à bord», remarquent les enquêteurs. Transports Canada a d’abord envoyé un constat d’infraction à M. Jones. Le capitaine l’a contesté en faisant valoir que les pêcheurs avaient jusqu’au printemps 2018 pour s’adapter au nouveau règlement. Transports Canada a fait marche arrière. Le rapport de la CNESST indique qu’étant «seul à bord, [le capitaine] doit effectuer plusieurs actions en même temps, soit s’occuper du navire, trouver des équipements de sauvetage sur le navire, installer ces équipements et tenter la récupération de [M. Dupuis]. Toutes ces tâches simultanées sont trop exigeantes pour une seule personne à bord dans de telles conditions météorologiques.» Dans son guide à l’intention des pêcheurs, la CNESST recommande une rambarde mesurant 90 à 120 centimètres. En l’absence d’un tel garde-corps, les pêcheurs doivent porter un harnais de sécurité relié à une ligne de vie. «Notre objectif n’est pas de les faire flotter ou de les récupérer, mais de les garder sur le bateau», rappelle Michel Castonguay, l’un des deux auteurs du rapport de la CNESST. La CNESST a délivré un constat d’infraction à M. Jones. Pour ce type d’infractions, le montant de l’amende varie de 16 645 $ à 66 183 $ pour une première offense. Le capitaine a plaidé non coupable. «Depuis le temps que je pêche, on n’a jamais rien fait de téméraire», plaide-t-il. Depuis 2010, il s’agit de la quatrième enquête de la CNESST sur une chute par-dessus bord. En 2010 et en 2011, ce type d'incident a coûté la vie de deux homardiers à Saint-Godefroi, en Gaspésie, et aux Îles-de-la-Madeleine. En 2014, un pêcheur du crevettier Marie-Simon, appartenant à Listuguj, a aussi disparu en mer. Malgré ces accidents, Michel Castonguay observe que la culture de sécurité s’améliore. «Pour l’ensemble des pêcheurs, je vois une amélioration depuis dix ans. Il y a une meilleure prise en charge. Mais ce qui est arrivé au Simdan peut arriver à d’autres.» SÉCURITÉ À BORD DES NAVIRES – page 13 – Volume 31,1 – Février-Mars 2018

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À propos de l'auteur : 

Geneviève Gélinas

Geneviève Gélinas travaille comme journaliste pour Graffici et à la pige principalement pour Le Soleil et The Spec. Elle se fait un plaisir de plonger dans le monde des pêches et de l’aquaculture plusieurs fois par année pour le compte de Pêche Impact. Elle s’est fixée à Gaspé pour de bon en 2002, après des études à l’Université de Montréal où elle a complété un certificat en journalisme et un baccalauréat en musique. Née et élevée à Yamachiche en Mauricie, rien ne la destinait à faire sa vie en Gaspésie, sinon des racines à Mont-Louis côté maternel. Elle a débarqué ses bagages à Gaspé, en 2002, et ne les a plus refaits depuis, sinon pour voyager avec son conjoint et leurs deux jeunes Gaspésiens, de souche ceux-là!

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