Le stock de homard de la zone 22 des Îles-de-la-Madeleine démontre une claire tendance à la baisse. C’est ce qui ressort de l’évaluation scientifique triennale, couvrant la période 2022-2025, présentée à l’industrie réunie en comité consultatif de gestion le 20 mars dernier, à Cap-aux-Meules. En entrevue, le biologiste Benoît Bruneau de l’Institut Maurice-Lamontagne (IML), de Mont-Joli, explique que le déclin s’est amorcé après que son indice de biomasse commerciale eût atteint un sommet en 2019. Ainsi, alors que cette année-là les relevés post-saison au chalut tournaient autour de 13 kg/1000 m², ce rendement n’était plus que d’environ 7 kg/1000 m² en 2025.
«Mais on est quand même au niveau de 2018, nuance-t-il. De 2018 à 2019, on avait doublé d’un coup sec et donc, il faut relativiser. Avant les grosses abondances qui ont débuté en 2014-2015, on était autour de 4 kg/1000 m². Ça fait que là, on reste encore dans cette fenêtre de hautes valeurs d’indice de biomasse.»
En revanche, le biologiste note que les données de prises par unité d’effort (PUE) de la pêche commerciale envoient un signal d’hyperstabilité. Ce phénomène survient lorsque les rendements par casier sont constants, malgré une diminution des indicateurs indépendants de la pêcherie. «Autrement dit, les PUE ne donnent pas un bon signal, parce qu’on ne voit pas les diminutions d’abondance dans les données de pêche. Même si l’abondance a diminué de 50 % dans les traits de chalut, les caractéristiques des casiers font qu’ils sont capables d’attirer plus de homard qu’il n’y en a en réalité.»
S’ajoute aussi ce qu’on appelle la croissance de l’effort de pêche fantôme, c’est à dire qu’on ne peut quantifier, poursuit M. Bruneau. «Quand il y a une diminution d’abondance, les pêcheurs vont changer leurs stratégies pour optimiser leurs captures, que ce soit par l’utilisation de technologies, le type d’appâtage, ou le choix des sites où ils vont déposer les casiers. Ils ont vraiment beaucoup de stratégies d’adaptation et donc, c’est normal que ça rende les indicateurs de la pêche stables.»
Capacité de support
Benoît Bruneau croit que c’est peut-être le dépassement de la capacité de support de l’habitat du homard des Îles qui explique la diminution de la ressource. «Avec de grandes abondances de homard, il y a des phénomènes de densité-dépendance qui se manifestent. Ça veut dire qu’il y a des processus biologiques qui tendent à limiter la croissance de la population, pour que leur quantité diminue éventuellement. Mais ce ne sont que des hypothèses. Ce ne sont pas des choses qu’on a mesurées. À savoir quand est-ce qu’on atteint la capacité de support d’un milieu, on ne le sait pas. Cependant, quand on regarde les fluctuations d’abondance, on peut supposer qu’en 2019 on ait vraiment atteint des maxima pour l’habitat et/ou la biologie de l’espèce, et que présentement, on soit en train de diminuer.»
D’ailleurs, le responsable de l’évaluation scientifique du stock de homard des Îles constate également que le nombre de pré-recrues – c’est à-dire les individus qui doivent atteindre la taille commerciale l’année suivant leur échantillonnage – est lui aussi clairement à la baisse. Il aurait même atteint un creux historique en 2024 et 2025, de 5 pré-recrues/1000 m² puis de 1 pré-recrue/1000 m² respectivement. En comparaison, ce nombre était de 10 en 2015 et avait atteint un seuil record de 21 pré-recrues/1000 m² en 2019.
Or, le biologiste de l’IML met un bémol sur la donnée de l’an dernier, puisque les relevés scientifiques post-saison avaient alors dû se faire à bord d’un navire de recherche différent étant donné la mise hors service du Leim en raison d’un bris mécanique (Pêche Impact, novembre-décembre 2025). «On n’avait pas le même navire, ni les mêmes sondes et il y a eu plein de problèmes pendant la mission qui auraient pu affecter la capture des plus petits, relate-t-il. Mais même si on enlève les données scientifiques de pré-recrutement 2025, la tendance à la baisse est très nette.»
Baisses de captures à prévoir
Malgré tout, Benoît Bruneau fait remarquer que le pré-recrutement des dernières années se situe dans la moyenne historique, qui est de 5,5 pré-recrues/1000 m² depuis 1995. «On voit sur les structures de taille qu’il y a du pré-recrutement à la pêche, assure-t-il, quoi qu’à des valeurs très faibles. Mais ça veut aussi dire qu’on peut penser que dans les quelques années à venir il va y avoir des diminutions au niveau de la pêche. Par contre, c’est difficile de prévoir à quel point les baisses vont être importantes parce que les casiers ont une tendance à l’hyperstabilité.»
Le chef d’équipe en évaluation de stock signale de plus que la diminution du pré-recrutement concorde avec une baisse du succès reproducteur des femelles. Celui-ci se mesure par le nombre de femelles de taille mature récemment muées qui, parmi les spécimens échantillonnés en fin d’été-début automne, portent un bouchon spermatique déposé par le mâle après l’accouplement. Ce bouchon est une masse gélatineuse qui permet de conserver le sperme pour la fécondation ultérieure des œufs.
«Le succès d’accouplement est en baisse depuis 2004, indique M. Bruneau. Parce que plus l’abondance du stock est élevée, plus le succès reproducteur diminue. Plusieurs hypothèses peuvent expliquer pourquoi. Par exemple, les homards sont très compétitifs au moment de la reproduction et avec une trop grande abondance, ça se pourrait que les mâles finissent par se battre beaucoup et, qu’au final, aient moins de temps pour s’accoupler.» Ainsi, tandis que l’IML enregistrait un taux de succès d’accouplement de près de 80 % en 2004, voilà qu’il n’était plus que de 52 % en 2024.
Relevés en plongée
D’autre part, Benoît Bruneau rappelle que le Rassemblement des pêcheurs et pêcheuses des côtes des Îles (RPPCI) a enregistré une densité record de la déposition larvaire dans la pouponnière des Demoiselles de la Baie de Plaisance, l’automne dernier, dans le cadre de ses propres travaux scientifiques sur le homard. Tandis que l’IML fait le suivi de cette déposition benthique en plongée, lorsque les homards sont déjà sur le fond depuis un an, le RPPCI lui, réalise ses prélèvements par collecteurs benthiques, c’est-à-dire dès l’âge zéro, lorsque les post-larves quittent la colonne d’eau pour s’y déposer. «Alors, on va travailler ensemble en cours d’année pour comparer les données et voir jusqu’à quel point elles sont de même nature et qu’on peut en tirer des informations complémentaires. […] On va surement confier la comparaison des méthodologies à un chercheur indépendant qui soumettra ses conclusions à la revue par les pairs scientifiques pour publication.»
Entretemps, le biologiste de l’IML nous informe que le recrutement des homards d’un an de la pouponnière des Demoiselles a atteint un pic historique de 2,75/m² en 2017, avant de se stabiliser à 1,5 individu/m² jusqu’en 2023. Leur nombre a ensuite diminué à nouveau entre 2023 et 2025, pour s’établir à environ 0.75 pré-recrue/m². «Mais ça, ça reste à une bonne valeur par rapport aux années passées, affirme M. Bruneau. Dans les années 2000, c’était une bonne valeur de pré-recrutement. Et donc, avec les données du RPCCI – qui restent à être validées – comme quoi on a eu une grosse augmentation des post-larves d’âge zéro en 2025, ça peut mener à penser que c’est une vague. Qu’on soit descendu dans un creux et qu’on pourrait revenir à la hausse éventuellement.»
Jumbos et température
Sur la question des homards jumbo de 127 mm et plus, dont il y avait apparence d’une plus forte abondance qu’à l’habitude lors des derniers relevés scientifiques au chalut, Benoît Bruneau qualifie leur échantillonnage d’événement marginal. Il reconnaît néanmoins que le nombre de ces gros individus soit en légère croissance depuis l’imposition d’une taille maximale des captures établie à 145 mm en 2021, afin de contribuer davantage à la pérennité du stock puisque la fécondité des femelles s’accroît avec leur taille. «Quand on regarde les jumbos pour l’ensemble des Îles, c’est sur une échelle très petite. En 2020, on était peut-être autour de 0,4 % et on voit une augmentation jusqu’à 0,6 % en 2025. Donc il faut comprendre que ce sont de petites valeurs. Les jumbos sont rares autant dans le chalut que dans les casiers [de pêche commercial].»
Enfin, le biologiste chargé de l’évaluation du stock de homard des Îles rapporte une nette croissance de la température de l’eau du côté sud de l’archipel, où sont menés ses relevés scientifiques. «On voit que depuis 2020 on est dans une fenêtre de température plus chaude que la période 2015-2019. C’est un portrait qui semble assez évident, autant au niveau de la température de la première période de pêche que pour la saison de pêche en entier. […] En degrés/jour c’est soit plus chaud ou normal dans les années récentes, et de 2015 à 2019, c’était soit plus froid ou normal. Et ça, un début de saison plus chaud, ça peut favoriser de meilleures captures. Même chose pendant la saison. Avec une saison significativement plus chaude comme en 2021, on s’attend à ce que la capturabilité du homard soit également meilleure», énonce Benoît Bruneau.
Cette année, la saison de pêche débutera le samedi 2 mai, en autant que les conditions météorologiques le permettent.

























