La troisième baisse en autant d’années des quotas de crabe des neiges dans le sud du golfe Saint-Laurent dérange certes ce secteur d’activités, mais des conditions avantageuses de marché pourraient contrebalancer cette chute. Il reste à savoir si ce sera en tout ou en partie pour les pêcheurs et les transformateurs.
La biomasse disponible dans les quatre zones composant le sud du golfe Saint-Laurent s’établit à 46 720 tonnes métriques en 2026, comparativement à 51 786 tonnes métriques en 2025. Selon l’approche de précaution, le taux d’exploitation se situera à 34,8%. Dans la zone 12, la zone étalon, la biomasse s’élève à 37 865 tonnes cette année, alors que c’était 42 090 tonnes il y a un an.
Conséquemment, le contingent se situera vraisemblablement à 12 868,10 tonnes métriques dans la zone 12, à 243,56 tonnes dans la zone 12E, à 1 124,85 tonnes dans 12F, et à 1 581,38 tonnes dans la zone 19. Si on ajoute la réserve annuelle de 450 tonnes à des fins scientifiques, le total anticipé de captures pourrait atteindre 16 268 tonnes métriques.
En 2025, la baisse des captures avait atteint 33% et en 2024, elle s’était située à 29%.
Le président de l’Association des crabiers gaspésiens, Daniel Desbois, est loin d’accueillir avec bonheur la baisse de 12,3% du contingent dans la zone 12, celle où il pêche.
«On espère que ce sera rapide. L’an passé, la pêche avait été rapide, parce qu’il y avait eu une erreur d’évaluation. D’habitude, l’évaluation est plutôt bonne. Le quota aurait dû être plus haut. La pêche a été rapide parce que le stock était concentré. Si le stock est très éparpillé, ce sera plus long», dit-il.
M. Desbois espère un départ hâtif, même si l’hiver 2025-2026 a été plus froid que les derniers hivers et que des glaces encombrent les havres du Nouveau-Brunswick.
«Le départ hâtif fait que les captures sont plus fortes au début de saison. Rendus au mois de mai, les captures sont plus lentes. Le problème avec les glaces, ce n’est jamais le golfe. C’est le déglaçage des havres du Nouveau-Brunswick. C’est glacé actuellement. On veut une intervention de déglaçage cette année. Ils savent qu’ils doivent intervenir. On a un appel le 18 mars au comité des glaces. On saura quand ils (les décideurs) prévoient débuter le déglaçage, avec le brise-glace, puis l’aéroglisseur. Le plus tôt est toujours le mieux. C’est le plus efficace pour la protection des baleines», explique Daniel Desbois.
La rentabilité sera limitée en 2026, déplore-t-il. «Il n’y aura pas de rentabilité pour beaucoup de pêcheurs. Le seul qui se rentabilise, c’est celui qui n’a pas de paiements, et encore. Il faut que le prix soit extrêmement haut et avec le contexte économique actuel, on n’est sûr de rien», conclut-il.
Transformation : les inventaires sont encore bas
Bill Sheehan, vice-président de la firme E. Gagnon et Fils, la plus grande transformatrice de crabe des neiges en Gaspésie, note que la réduction additionnelle du contingent dans le sud du golfe aura des effets dans les usines.
«Ça pourrait se traduire par une période d’activité encore plus courte dans les usines. Ça va dépendre du rythme de captures et de l’effet des 15 casiers de plus que les 150 autorisés. C’est environ 12 % de moins en volume. On n’est pas revenu au niveau de 2010», aborde M. Sheehan, faisant allusion à la baisse catastrophique de 63 % des contingents à l’aube de la saison 2010.
L’effet sur la main-d’œuvre de la firme devrait être minime, sinon inexistant, assure-t-il. L’usine de Sainte-Thérèse-de-Gaspé devrait embaucher 350 personnes en production.
«Dans notre cas, c’est le homard, le défi maintenant, et notre population ne rajeunit pas vite. Les travailleurs du crabe auront une saison un peu plus courte, mais ils seront appelés rapidement à prendre la relève dans le homard. Si on a le même nombre de travailleurs et qu’il y a moins de crabe, on essaiera de faire un peu plus de produits de niche, si le Japon le demande, et si c’est rentable de le faire. Sinon, on fera seulement des paquets de 30 livres pour le marché américain», explique Bill Sheehan.
Le nombre de travailleurs mexicains passera de 120 en 2025 à 150 en 2026 afin de compenser les départs à la retraite de la main-d’œuvre régionale. M. Sheehan s’attend à transformer environ un peu moins de 7 millions de livres de crabe des neiges, et un peu plus de 8 millions de livres de homard pour atteindre un volume total de 15 millions de livres dans les installations de la compagnie.
Pêche Impact a parlé à Bill Sheehan deux semaines avant le Seafood Expo North America, souvent désigné comme le Boston Seafood Show. Il était alors assez confiant de négocier des prix avantageux en prévision des ventes de crabe des neiges en 2026.
«Nous n’avons plus d’inventaires chez Gagnon. Ce que j’entends, c’est que les inventaires sont bas pas mal partout. Il y a Terre-Neuve, un gros joueur, mais je ne sais pas s’ils ont eu des ventes récemment. Je pense que le prix sera dans les mêmes eaux. La devise est entre 1,35 $ et 1,38 $ canadien par dollar américain. On a vu un peu de 1,39 $ et cet hiver, on est allés chercher 1,40 $. En 2009, on avait vu 1,09 $. À 1,38 $, on est plus proche du record du dollar canadien le plus faible, ce qui est bon pour nous parce qu’on exporte, mais ce n’est pas bon pour les consommateurs canadiens de biens importés», analyse-t-il.
Le prix versé aux pêcheurs pour les captures du printemps 2025 sont encore assujettis à des ajustements, en ce début d’année 2026, précise Bill Sheehan.
«Je ne sais pas ce que le prix sera, mais ce ne sera pas une catastrophe, c’est sûr. C’était 7$ la livre l’an passé et les bateaux avec des cales à eau ont reçu 7,25$. Ce prix est peut-être à la hausse. Il y a encore des ajustements cet hiver pour le prix de 2025! Au Nouveau-Brunswick, ça s’est fait dans la zone 12, mais ce n’est pas la même chose dans les zones 16 et 17. À Terre-Neuve, les usines ont payé 5,28$ l’an passé, mais ce n’est pas la zone du sud du golfe. Il y a de bons écarts dans la taille, à notre avantage. La compétition est aussi plus forte dans la zone 12. Ça donne des bonus. Ce n’est jamais final, le prix de la zone 12 avant la première levée de casiers de la saison. On ne sait jamais le prix avant l’arrivée du premier bateau au quai», prévient-il.
Il précise qu’en 2025, la contraction du quota à un tel point, 33 %, avait été une surprise, d’autant plus que «le rythme de captures a été plus rapide que l’année d’avant (2024), alors que le crabe était supposé être rare», remarque M. Sheehan.
«Une fois que 75 % des prises ont été capturées, les employeurs (les crabiers) ont des employés (les membres d’équipage), et ils doivent les faire travailler», dit-il, signifiant que les pêcheurs étirent un peu la saison.
En 2025, les baleines noires, au cœur de bien des inquiétudes après la saison 2017, au cours de laquelle plusieurs d’entre elles sont mortes dans les eaux du golfe Saint-Laurent, n’ont pas causé de fermetures de quadrilatères freinant les captures.
Et les tarifs américains?
Il y a un an, le secteur des pêches, de la capture à la transformation, se sentait coincé par la possibilité que le président américain Donald Trump impose des tarifs sur l’importation de produits marins canadiens. L’inquiétude est passablement dissipée en 2026, bien que personne ne se risque à dire qu’une telle éventualité est écartée.
«On apprend à vivre avec, comme la baleine noire. On ne sait pas sur quel prix danser. Le danger, ce sont les tarifs à mi-saison (qui ferait chuter le prix obtenu). On essaie d’écouter un peu moins la télé. Le doute a un effet. On a pris des décisions en juillet qui nous ont coûté de l’argent. On aurait eu un meilleur prix en vendant plus tard, mais le risque de tarifs nous a fait vendre plus tôt. Il y a eu des dommages collatéraux», explique Bill Sheehan.
«Il ne se pêche pas les volumes de crabe aux États-Unis pour subvenir aux besoins des Américains. Il (Donald Trump) serait mal placé, avec les élections de mi-mandat, de prendre une mesure qui ferait augmenter le panier d’épicerie, même si le crabe est un produit de luxe. Le tarif est une taxe additionnelle, mais qui paie? C’est le consommateur!», rappelle-t-il.
Si les transformateurs gaspésiens déplorent le climat d’incertitude émanant des humeurs du président américain, ils constatent aussi que leurs clients du sud de la frontière sont loin de trouver drôles ces soubresauts. Les relations sont bonnes, assure Bill Sheehan.
«On ne sent pas ça du tout, ces tensions. C’est une affaire à part. Ça ne jase pas de politique. On sait qu’il y a des pour (Trump) et qu’il y a des contre. Des gens trouvent ça plate, ce qui se passe avec le Canada. Ils peuvent vivre avec des guerres, mais ils ne comprennent pas cette façon de traiter un partenaire commercial», note-t-il.
Le seul crabe d’eau froide pêché aux États-Unis se trouve en Alaska, où les quotas ont fondu de façon draconienne depuis 15 ans.
«Je pense qu’il se pêche entre 4 et 5 millions de livres en Alaska. En tout cas, c’est moins de 10 millions, alors qu’il s’en pêche 200 millions de livres dans l’est du Canada et qu’il est surtout exporté aux États-Unis. On n’a pas parlé du «king crab» (crabe royal) des Russes en prévision de Boston. Il est vendu au Japon. La guerre en Ukraine se règle demain et les Russes débarquent aussi demain matin sur le marché américain, mais ce ne sont pas des gros volumes; ils sont moins importants que le crabe des neiges», conclut Bill Sheehan.
Selon les analystes de Les Hodges Consultants, la Chine est également devenue un grand acheteur de crabe royal au cours des dernières années, mais il y est surtout vendu vivant. La Corée du Sud prend également une part des achats de crabe russe, au point que le rôle du Japon sur le prix de ce crabe s’effiloche.
Les Hodges Consultants voit également la Norvège devenir éventuellement un exportateur qui pourrait avoir un effet sur le prix mondial.
LE SUD DU GOLFE – pages 3-4 – Volume 39,1 Février – Mars – Avril 2026

























