dimanche, juin 14, 2026
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La crevette nordique reprend des couleurs

La saison de pêche à la crevette 2026 se déroule sous des signaux contradictoires : des captures printanières encourageantes, un quota en hausse de 42 %, mais un prix du diesel qui étouffe l’industrie avant même qu’elle ne prenne son envol. Entre espoir fondé sur la ressource et crise économique, les crevettiers gaspésiens naviguent en eaux troubles.

Une demi-douzaine de crevettiers gaspésiens ont pris la mer lors de la deuxième semaine de mai, marquant aussi le début des activités des deux seules usines de transformation du Québec maritime : Les Pêcheries Marinard de Rivière-au-Renard et La Crevette du Nord Atlantique de L’Anse-au-Griffon.

Retour de la ressource

Les taux de capture ont réservé de belles surprises. Aux commandes du CANADIAN NAVIGATOR ll, le capitaine Richard Cloutier annonçait, sur sa page Facebook, des débarquements impressionnants de 80 000, 100 000 et 95 000 livres de crevettes lors de ses trois premières sorties en mer d’une durée de 4 ½ et 5 jours dans la zone Sept-Îles.

Pour sa part, le capitaine du YOHAN MIRJA et pêcheur de crevettes depuis plus de quarante ans, a concentré sa pêche printanière en avril dans la zone Estuaire, plus précisément dans le secteur de Pointe-des-Monts. Les résultats l’ont étonné. «J’ai fait des voyages de 10 000 à 12 000 livres et on pêchait environ 3 heures, confirme Roberto Desbois de Saint-Ulric. Ça fait extrêmement longtemps que je n’avais pas vu ça!» En tout, son équipage a capturé 172 000 livres de crevettes après environ 35 heures de pêche, avec des coups de chalut de 45 minutes rapportant régulièrement de 4000 à 5000 livres.

De son côté, le capitaine du SOL-YAN, qui est basé à Matane, a travaillé dans la zone Sept-Îles au cours du même mois, pêchant de nuit pour profiter de crevettes de plus belle taille. Nicolas Chouinard a réalisé des coups de chalut de quatre heures rapportant de 1500 à 2000 livres, soit le triple de ce qu’il obtenait habituellement. Celui qui pêche depuis 25 ans a noté la présence inhabituelle de grosses crevettes portant des œufs, signe potentiel d’une ressource en reconstitution.

Quota en hausse et  ressource encore fragile

Pour la saison 2026, le ministère fédéral des Pêches a annoncé un total autorisé des captures de 5419 tonnes, soit une hausse de 42 % par rapport à celui de 2025. Cette décision s’inscrit dans un contexte mondial favorable. Le Groenland et la Norvège, deux grands producteurs de crevettes nordiques, voient leurs quotas et leurs captures diminués sensiblement. «L’offre mondiale diminue, les prix augmentent», résume le directeur de l’Office des pêcheurs de crevette du Québec, Patrice Element.

Si Roberto Desbois demeure optimiste, Nicolas Chouinard, pour sa part, exprime des doutes sur la hausse du quota. «Même avec l’augmentation de 2026, il me reste à peine 25 % du quota de 2023», relativise le pêcheur, dont les allocations sont passées de 440 000 livres en 2023 à 55 000 en 2024, puis à 145 000 en 2026. Le capitaine s’interroge aussi sur la capacité de la ressource. «S’il y a trois ou quatre bateaux dans un secteur, c’est correct. Mais, s’il y en a dix, il y aura de la crevette pour une journée et après, il n’y en aura plus!»

Le diesel, ennemi numéro un

Si la ressource semble vouloir reprendre du mieux, l’économie de la pêche à la crevette est mise à rude épreuve. Au cœur des préoccupations, le prix du diesel a atteint entre 1,95 $ et 2,10 $ le litre en 2026, contre environ 1,25 $ à 1,45 $ l’an dernier. Patrice Element traduit cela en coût concret. «Cette année, la différence du coût en carburant pour pêcher la crevette, par rapport à l’année passée, est à peu près de 15 à 20 cents de plus par livre de crevettes livrées. Ça fait mal!»

Nicolas Chouinard, dont le bateau consomme 1400 litres de carburant par jour, dresse une équation brutale. Avec des captures de 4000 livres à 1,60 $ la livre et le diesel à 2,10 $ le litre, sa sortie en mer coûte davantage qu’elle ne rapporte, calcule-t-il. «Si le diesel ne redescend pas, je ne sais pas si je vais retourner pêcher en août», réfléchit-il. Déjà en 2023, alors que le carburant était à 1,25 $ le litre, il raconte avoir remis la moitié de ses revenus à son fournisseur de diesel.

Roberto Desbois nuance ces propos en soulignant l’avantage de la cuisson à bord, puisque le moteur tourne au ralenti pendant que le petit crustacé mijote. «On ne gaspille pas de diesel et on prend tellement de crevettes!» Mais, pour un crevettier livrant ses captures à l’usine, la donne est tout autre.

Négociations au point mort

Au moment d’écrire ces lignes, une pression économique s’ajoutait à la situation en raison de l’absence d’entente sur le prix à quai pour 2026. Les pêcheurs québécois souhaitent obtenir un prix équivalent à celui de Terre-Neuve, où une hausse de  15 cents la livre a été accordée. L’année dernière, les crevettiers du Québec avaient, en moyenne, obtenu 1,69 $ la livre.

«Les transformateurs paient les prix de l’année passée en attendant qu’on s’entende ou qu’on ait une décision arbitrale», indiquait Patrice Element. Selon le dirigeant de l’Office des pêcheurs de crevette, les discussions avec l’Association québécoise de l’industrie de la pêche (AQIP) s’étaient faites rares depuis la fin avril. «L’AQIP nous dit qu’elle ne peut pas faire de contre-proposition. Il faut que les transformateurs s’entendent entre eux. Donc, on attend.»

Nicolas Chouinard est sans détour. «Il faudrait que la crevette soit payée au minimum 3 $ la livre.» Contrairement au crabe payé au moins 6 $ la livre, la crevette exige une consommation de carburant nettement supérieure, de l’avis du crevettier de Matane. On n’est pas assez payé pour l’effort de pêche!»

Une industrie à la croisée  des chemins

La saison 2026 illustre les paradoxes d’une filière en convalescence. La ressource montre des signes encourageants dans les zones Estuaire et Sept-Îles, puis les marchés mondiaux favorisent une revalorisation des prix. Mais les coûts d’exploitation écrasent des marges déjà presque inexistantes.

Pour une deuxième année consécutive, la majorité des crevettiers gaspésiens ont choisi d’exploiter des permis exploratoires au homard jusqu’en juillet, repoussant à la fin de l’été la reprise de la pêche à la crevette. En 2025, seules douze entreprises avaient été actives, pour un revenu brut moyen de 270 000 $ avant déductions de charges jugées très élevées.

L’avenir de la pêche à la crevette dépendra donc de deux facteurs : les négociations autour du prix à quai et le coût du diesel. Entre biologie et économie, l’industrie ne peut décidément pas se permet-tre que l’une avance sans l’autre.

GASPÉ-NORD – page 8 – Volume 39,2 Mai – Juin – Juillet 2026

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