Le dernier relevé scientifique des stocks de crevettes de l’estuaire et du golfe du Saint-Laurent, réalisé l’été dernier par les biologistes de l’Institut Maurice-Lamontagne (IML) de Mont-Joli, révèle une légère amélioration de l’état de santé du petit crustacé rose. Une bouffée d’air frais pour une industrie durement éprouvée depuis plus d’une décennie, même si les défis demeurent considérables.
Les résultats de l’évaluation scientifique permettraient à la ministre fédérale des Pêches, Joanne Thompson, d’annoncer prochainement un total autorisé des captures (TAC) de. 5 685 tonnes pour la saison 2026, soit une hausse globale de 49 % par rapport aux 3 809 tonnes accordées l’année précédente. Les débarquements de 2025 avaient totalisé 3 381 tonnes.
Cette augmentation se décline comme suit : le TAC de la zone Estuaire passe de 946 à 1 261 tonnes, soit une hausse de 33 %, celui de Sept-Îles de 807 à 917 tonnes, soit une augmentation de 14 %, celui d’Anticosti de 885 à 2 009 tonnes, ce qui représente un bond de 127 %, ainsi que celui d’Esquiman, qui passe de 1 171 à 1 498 tonnes, pour une majoration de 28 %.
Hugo Bourdages tempère toutefois l’enthousiasme. «La dernière évaluation scientifique, qui a été faite dans la semaine du 22 janvier, en a été une qu’on appelle complète, précise le biologiste de l’IML et responsable de l’évaluation scientifique à Pêches et Océans Canada. On est allé plus en détails qu’à l’habitude.»
Trois zones sur quatre sont critiques
Malgré l’amélioration des quotas, trois des quatre stocks, soient Sept-Îles, Anticosti et Esquiman, demeurent dans la zone critique selon l’approche de précaution. Seul le stock dans Estuaire se maintient dans la zone saine. Une situation que M. Bourdages qualifie néanmoins d’encourageante par rapport au creux historique de 2023. «Même si les stocks de Sept-Îles, Anticosti et Esquiman sont dans la zone critique, on observe quand même une amélioration en 2025.»
Cette embellie s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, les pêcheurs ont enregistré de meilleures prises par voyage en 2025 dans les zones touchées. Ensuite, la prédation de la crevette par le sébaste, qui avait atteint un sommet historique de 2019 au début des années 2020, est désormais en recul marqué. «Le sébaste est en diminution, confirme l’expert de Pêches et Océans. Ces cinq dernières années, la diminution est d’environ 50 %.» Hugo Bourdages précise toutefois que ce niveau de prédation a été historiquement élevé pendant les 30 dernières années, rappelant que le chemin vers un rétablissement demeure long.
La crevette s’adapte, mais l’habitat rétrécit
Le réchauffement des eaux profondes s’est stabilisé ces trois dernières années, avec même une légère amélioration des températures et de la concentration en oxygène dissous. Mais la crevette nordique, qui prospère entre 2 et 6 degrés Celsius, se retrouve encore trop souvent dans des eaux dépassant ce seuil. Face à ces conditions défavorables, l’espèce a développé des stratégies d’adaptation remarquables.
«Dans les zones Estuaire et Sept-Îles, quand l’eau était rendue trop chaude et trop pauvre en oxygène, il y a eu un déplacement des populations de crevettes vers des fonds moins profonds dans le but de retrouver des eaux plus froides et plus oxygénées», explique le biologiste.
Ce déplacement a cependant un prix. Dans la zone Sept-Îles, la superficie où se concentre 95 % de la biomasse est passée de 30 000 km carrés il y a une quinzaine d’années à environ 10 000 km carrés aujourd’hui. Dans la zone Estuaire, la concentration est passée de 4 000 à 1 500 km carrés. «Dans ces deux zones, c’est une diminution des deux tiers», calcule M. Bourdages.
La crevette nordique démontre également une capacité d’adaptation sur le plan reproductif. Dans la zone Sept-Îles, le retour à des profondeurs moins chaudes a permis un retour à la normale des dates de ponte, après des années de décalage causé par le réchauffement.
Recrutement faible qui plafonne
Malgré des signaux positifs, le chercheur invite à la prudence quant à l’avenir. Le recrutement, soit l’abondance des jeunes crevettes, est demeuré faible dans les quatre zones au cours des cinq dernières années.
«Dans les prochaines années, les stocks ne devraient pas augmenter significativement, prévoit Hugo Bourdages. Dans les autres zones, il y a très peu de recrutement. Il y en a, mais en faible abondance, où on voit une certaine amélioration des stocks. Mais le recrutement n’est pas suffisamment présent pour parler d’une augmentation très significative.»
Pour la zone Estuaire, il souligne même une incertitude particulière : le TAC proposé de 1 261 tonnes représente une valeur de débarquement jamais atteinte historiquement dans cette zone. «On navigue un peu dans l’inconnu. Mais les indicateurs nous disent que le stock va diminuer en 2026 dans Estuaire. Donc malgré notre recommandation favorable à une augmentation, il faudra être prudent.»
Effort de pêche réduit
Les chiffres témoignent de l’ampleur des difficultés vécues par l’industrie de la crevette depuis plusieurs années. Alors que les crevettiers du golfe effectuaient jadis plus de 100 000 heures de pêche par année, seules 15 000 heures ont été enregistrées en 2024-2025. Le terrain de jeu des pêcheurs a lui aussi fondu : de quelque 15 000 km carrés en 2016, il s’est rétréci à environ 5 000 km carrés aujourd’hui.
«La distribution de l’effort de pêche a été réduite d’environ deux tiers au cours des dix dernières années, souligne M. Bourdages. La crevette est plus concentrée. Donc les endroits où il est rentable d’aller pêcher sont de moindre superficie qu’avant.»
À long terme, le changement climatique continuera de peser sur l’avenir de la ressource. Si le biologiste juge que le calme observé dans le réchauffement des eaux profondes devrait se maintenir encore une ou deux années, il rappelle que tous les scénarios climatiques à long terme pointent vers une poursuite du réchauffement dans le golfe du Saint-Laurent, avec des conséquences inévitables pour la crevette nordique. Si l’espèce démontre une résilience remarquable, ses capacités d’adaptation ne sont cependant pas illimitées face à des transformations aussi profondes et aussi rapides de son écosystème.
BIOLOGIE – page 6 – Volume 39,1 Février – Mars – Avril 2026

























