Réunies à Québec du 13 au 15 janvier pour le 47e congrès de l’Association québécoise de l’industrie de la pêche (AQIP), quelque 300 personnes ont réfléchi sur les grands enjeux qui façonnent l’avenir du secteur de la transformation des produits marins au Québec maritime.
Placé sous le thème «Leadership et développement des usines de transformation», l’événement a posé les jalons d’une industrie en pleine mutation, forcée de se réinventer pour demeurer concurrentielle sur la scène canadienne et internationale. Entre urgence technologique, incertitudes géopolitiques et défis structurels, la programmation de trois jours, composée de dîners-conférences, de panels d’experts et de séances d’information, a nourri les discussions à la fois techniques, économiques et politiques.
Sous le signe de la modernisation
«On est satisfait, déclare le directeur général de l’AQIP, Serge Fortin. On a maintenu le même nombre de participants que lors des dernières éditions, malgré le fait qu’on a eu des retraits de dernière minute.» La démission surprise du premier ministre du Québec, François Legault, survenue en plein cœur du congrès, a perturbé le programme; le ministre québécois responsable des Pêcheries, Donald Martel, ainsi que son adjoint parlementaire, Stéphane Sainte-Croix, ont décliné leur participation.
Malgré cet imprévu politique, la mobilisation sectorielle n’a pas faibli. Les députés Joël Arseneau du Parti québécois, Alexis Deschênes du Bloc québécois et Chris d’Entremont, qui représentait la ministre fédérale des Pêches et des Océans, Joanne Thompson, ont participé aux travaux et ont accordé leur appui politique aux revendications de l’industrie, notamment sur le renflouement du Fonds des pêches du Québec.
Robot contre couteau
Selon M. Fortin, l’un des moments les plus marquants du congrès a été le panel consacré à l’automatisation et à la robotisation. «Force est d’admettre qu’on est quelques années en retard sur ce qui se fait dans les Maritimes, en Ontario et à l’échelle mondiale», soutient-il. Pour le dirigeant de l’AQIP, le constat est saisissant. «Pendant qu’on découpe encore notre poisson au couteau, ces usines ont des machines qui font tout ça de façon automatisée avec l’intelligence artificielle.»
Ce retard touche directement la compétitivité économique. Si une usine concurrente robotisée produit à 10 cents la livre là où une usine québécoise dépense 20 cents la livre, l’écart devient insoutenable sur les marchés internationaux. La pénurie de main-d’œuvre en région amplifie ce déséquilibre : certaines usines comptent plus de 50 % de leurs effectifs parmi les travailleurs étrangers temporaires, rendant chaque saison tributaire des décisions gouvernementales en matière d’immigration. Une réalité précaire qui fragilise la planification des entreprises à long terme.
Pour le porte-parole de l’AQIP, la réponse ne doit pas être perçue comme une menace pour l’emploi local. «Le but de l’automatisation et de la robotisation n’est pas d’enlever des emplois aux Québécois; c’est de réduire notre dépendance aux travailleurs étrangers temporaires.» Selon M. Fortin, une usine en Gaspésie en fournit la preuve : après avoir acquis un équipement robotisé, elle a quadruplé sa production, tout en créant des postes de techniciens mieux rémunérés et bien plus attractifs pour les jeunes de la région.
Diversification des marchés
La menace des tarifs douaniers américains a orienté une part importante des discussions vers la diversification des débouchés. «On est conscient que M. Donald Trump est là pour quelques années encore et on ne sait pas à quoi s’attendre, résume Serge Fortin. Si les entreprises développent de nouveaux marchés ou de nouveaux produits, on peut réduire et mitiger le risque financier.» L’Union européenne et ses 27 États membres, de même que la Chine, le Japon et la Corée du Sud, figurent parmi les destinations prioritaires.
La récente annulation, par Pékin, des tarifs de 25 % sur les produits de la mer canadiens a été saluée avec une prudence calculée. «On accueille ça de façon mitigée, nuance-t-il. On est content pour nos entreprises qui font des affaires en Chine. Mais on est conscient aussi que c’est une mesure temporaire.»
Parmi les invités au congrès, le politologue Rafael Jacob a d’ailleurs fait une mise en garde contre une trop grande proximité commerciale avec Pékin, principal adversaire des États-Unis sur la scène internationale. La zone grise demeure entière : les espèces couvertes par l’accord et la durée réelle de l’exemption ne sont pas encore clarifiées. «Lorsqu’on commence à faire des affaires avec un autre pays, ce n’est pas pour six mois ou un an, insiste M. Fortin. Normalement, on vise à long terme.»
L’assemblée générale annuelle a tracé trois axes stratégiques. Le premier porte sur l’Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACÉUM) : l’AQIP prépare un mémoire «pour éviter que les pêches soient sacrifiées dans les négociations commerciales pour sauver un autre secteur industriel», précise M. Fortin.
Le deuxième mandat concerne le projet de loi fédéral C-5 sur l’abolition des barrières interprovinciales. L’AQIP entend défendre les règles protégeant les PME québécoises contre une libéralisation qui pourrait ouvrir la porte à des multinationales.
Le troisième axe vise à accompagner concrètement les entreprises dans leur transition technologique, en collaboration avec le Créneau Ressources, Sciences et Technologies marines et Hydro-Québec, afin que le Fonds des pêches du Québec soit renfloué.
Crevette et turbot : des horizons contrastés
Sur les espèces en crise, le tableau est contrasté. Du côté de la crevette, des signaux encourageants émergent : les quotas ont augmenté dans l’estuaire et le retour du sébaste semble favoriser l’augmentation des stocks. En revanche, la situation du turbot est au point mort. Aucun programme n’a été mis en place et l’industrie demeure dans l’attente des décisions du ministère des Pêches et des Océans, qui sont fondées sur les dernières données scientifiques. Une demande de dissolution du plan conjoint a été formulée par des pêcheurs, mais sans suite concrète à ce jour.
Au sortir de ce 47e Congrès annuel, le message est limpide : l’industrie québécoise de la transformation des produits marins se trouve à une croisée des chemins. Modernisation technologique, diversification géographique et protection réglementaire forment désormais un triptyque indissociable pour assurer la pérennité d’un secteur qui fait vivre des communautés entières le long du fleuve et du golfe du Saint-Laurent.
ÉVÉNEMENT – page 25 – Volume 39,1 Février – Mars – Avril 2026

























