L’estuaire et le golfe du Saint-Laurent continuent de subir les effets des changements climatiques. Températures anormalement élevées, acidification accrue des eaux profondes, manque d’oxygène et fragilité de certaines espèces marines : le portrait dévoilé par des scientifiques de Pêches et Océans Canada demeure préoccupant, même si quelques indicateurs montrent une légère amélioration en 2025.
Le 13 mai, les chercheurs ont présenté, à l’Institut Maurice-Lamontagne de Mont-Joli, leur bilan annuel sur l’état de l’écosystème marin du Saint-Laurent. Les données compilées touchent notamment la température de l’eau, le couvert de glace, l’acidification, la désoxygénation et l’évolution des populations de zooplancton.
Des eaux toujours chaudes
Selon Peter Galbraith, les dernières années ont été marquées par des températures exceptionnellement élevées dans le golfe du Saint-Laurent. «On a eu un automne très chaud, donc des anomalies de température qui ont atteint 1,6 degré en octobre, a soutenu le chercheur en océanographie physique. Ça s’est poursuivi jusqu’à la fin novembre. C’est la cinquième année de suite qu’on a un automne vraiment chaud.»
Néanmoins, même si 2025 s’est révélée légèrement moins chaude que les quatre années précédentes, les températures demeurent largement au-dessus des normales historiques. Selon le scientifique, les données satellitaires démontrent une tendance claire au réchauffement depuis le début des années 1990.
M.Galbraith note toutefois un léger ralentissement de la hausse des températures dans certaines zones du golfe. «En 2024 et 2025, on n’a aucune eau enregistrée plus chaude que 7 degrés Celsius dans le golfe du Saint-Laurent. Donc, c’est une bonne nouvelle. On a un estompement des eaux très chaudes.»
La situation demeure quand même préoccupante dans l’estuaire. En 2025, les chercheurs y ont enregistré les eaux les plus chaudes observées en 150 ans.
Une acidification inquiétante
Martine Lizotte s’est penchée sur l’augmentation du CO2 dans les eaux profondes du Saint-Laurent. Elle a expliqué que les secteurs les plus touchés se situent dans l’estuaire et certaines parties du golfe.
«Depuis 2014, on voit que cette proportion est en augmentation et, en 2025, cette proportion de conditions hypercapniques atteignait 75 %», a précisé l’océanographe biogéochimique au sujet des eaux profondes de l’estuaire.
L’hypercapnie correspond à un excès de dioxyde de carbone dissous dans l’eau. Ce phénomène est accentué par le réchauffement des eaux et la faible circulation dans les chenaux profonds.
Selon la scientifique, les conséquences peuvent être importantes pour plusieurs organismes marins. «Les effets peuvent se traduire par des troubles neurologiques et de comportement, des coûts métaboliques, des coûts énergétiques associés à cet excès de CO2 et, potentiellement, une perte d’habitat.» Mme Lizotte rappelle toutefois que certaines espèces se montrent plus résistantes que d’autres face à ces changements.
Une désoxygénation qui s’accélère
Marjolaine Blais a, pour sa part, dressé un portrait de la désoxygénation dans le Saint-Laurent. Ce phénomène correspond à une diminution de l’oxygène dans les eaux profondes. «Pour la période de 1976 à 2000 dans l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent, le taux moyen est environ quatre fois plus grand que ce qui s’observe dans l’océan mondial côtier», a affirmé la biologiste.
Bien qu’une légère amélioration ait été observée en 2025 dans certains secteurs, les niveaux d’oxygène demeurent insuffisants pour plusieurs espèces. «Lorsqu’on est en dessous de 70 % de saturation, on parle de teneurs en oxygène qui ont des impacts sur le métabolisme des organismes», indique la scientifique. Mme Blais a ajouté que les concentrations qui chutent sous le seuil critique de 20 % de saturation peuvent entraîner la mortalité de certaines espèces.
Le zooplancton en faible abondance
Les scientifiques ont également observé une faible abondance de zooplancton dans plusieurs secteurs du Saint-Laurent. Ces organismes minuscules jouent pourtant un rôle essentiel dans la chaîne alimentaire marine. «Ce sont des espèces qui ont un fort contenu lipidique et qui en font donc des proies super intéressantes pour plusieurs espèces fourragères et pour la baleine noire», a expliqué Marjolaine Blais.
Même si une légère remontée des populations a été enregistrée en 2025, les chercheurs demeurent prudents. «Le contexte demeure tout de même assez alarmant», conclut la biologiste.
Malgré certains signes encourageants observés cette année, les chercheurs de Pêches et Océans Canada estiment que les changements climatiques continuent de transformer le Saint-Laurent. Les scientifiques soulignent que le réchauffement, l’acidification et la désoxygénation interagissent entre eux et pourraient continuer à fragiliser l’écosystème marin au cours des prochaines années.
ENVIRONNEMENT – page 28 – Volume 39,2 Mai – Juin – Juillet 2026

























