Voyant leurs productions d’huîtres décimées par les maladies parasitaires MSX ou Dermo, la majorité des ostréiculteurs québécois appellent à un soutien gouvernemental comparable à celui offert dans les Maritimes. Ces maladies ayant principalement des effets mortels sur les stocks de gros mollusques dont la mise en marché devait commencer ce printemps, leurs perspectives de revenus 2026 sont réduites à peau de chagrin. Dans certains lots des Îles-de-la-Madeleine, par exemple, on parle de taux de mortalité de 100 %.
Or, tandis que le ministre de l’Agriculture, des Pêcheries de l’Alimentation du Québec, Donald Martel dit évaluer toutes les possibilités «pour sauver cette industrie-là», voilà que le gouvernement fédéral a lui-même débloqué près de 12 M$ pour soutenir celle de l’Île-du-Prince-Édouard en plein tumulte. Par l’entremise de l’Agence de promotion économique du Canada atlantique, Ottawa propose notamment aux mariculteurs des subventions totalisant 4,2 M$ pour l’achat de semences américaines résistantes à la MSX, de même qu’un programme de 6 M$ pour racheter les permis des pêcheurs d’huîtres sauvages.
Et, lorsque questionnées sur l’aide prévue pour les ostréiculteurs québécois, les autorités fédérales nous renvoient à Financement Agricole Canada, une société d’État qui offre des prêts, plutôt que des sommes non remboursables. En réaction, le député bloquiste de Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine-Listiguj Alexis Deschênes appelle à une intervention gouvernementale auprès des mariculteurs québécois qui soit comparable à celle dont bénéficient ceux des Maritimes.
«Il faut qu’on soit traités de la même manière, ici aux Îles-de-la-Madeleine, que le sont nos voisins dans les Maritimes, insiste Christian Vigneau, des Cultures du Large de Havre-aux-Maisons. S’ils ont des subventions, des programmes de rachat d’entreprise, il faut qu’on y ait accès nous aussi. L’industrie maricole du Québec n’a jamais été traitée de la même façon que celle des Maritimes et selon moi, il est grand temps que ça change.»
«C’est un cas de force majeure, renchérit le député bloquiste de Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine-Listiguj Alexis Deschênes. On parle d’une catastrophe naturelle au même titre que des sauterelles dans des champs de canola. […] À mon avis, c’est le rôle de l’État de soutenir les entreprises pour s’assurer qu’elles puissent passer au travers et continuer de produire des huîtres. Et ma crainte c’est que si les conditions d’aide sont plus favorables pour les éleveurs des Maritimes par rapport au Québec, on se fasse manger et qu’on perde les accès aux marchés qu’on a réussi à développer.»
Retour à la case départ
Toutes les huîtres d’élevage du Québec, incluant celles de la Gaspésie et de l’île d’Anticosti, proviennent de l’Île-du-Prince-Édouard ou du Nouveau-Brunswick où la contamination tant à MSX qu’à Dermo – maladies qui n’ont aucune incidence sur la santé humaine – progresse depuis deux ans. Que les entreprises se spécialisent dans le grossissement ou l’affinage, la taille des mollusques qu’elles importent varie entre 6 mm et 3 pouces. Les plus petits individus peuvent mettre jusqu’à cinq ans pour croître jusqu’à la taille la plus volumineuse.
«Ça nous ramène à la case départ», se désole Carlo Éloquin, dirigeant de Grande-Entrée Aquaculture, qui évalue ses pertes aux alentours de 60 %. «L’avenir est incertain, admet pour sa part Alexandre Brazeau, propriétaire des Huîtres Old Harry. Nos huîtres de taille mature prêtes à vendre se comptent en centaine de milliers, mais là, elles sont en train de mourir.» «Les pertes sont énormes», ajoute en écho Christian Vigneau, producteur des huîtres Trésor du Large depuis 2009-2010 et dont les ventes annuelles se chiffraient désormais en millions d’individus. «Ça donne un coup très dur sur le moral. Est-ce qu’on aura la capacité financière, mais surtout le courage de repartir à zéro? On a encore beaucoup de calculs à faire, mais je n’en suis pas certain. Parce qu’avant d’avoir de nouvelles cohortes en volumes suffisants pour couvrir nos frais, il faudra bien plus que trois ou cinq ans. Mais est-ce que j’en aurais encore l’énergie? Je ne le pense pas.»
«Une grosse expérience»
Cela dit, la province voisine a beau se tourner vers l’importation de naissains résistants à la MSX, la partie n’est pas gagnée pour autant. C’est qu’on ne sait pas si les semences américaines résisteront à la maladie Malpèque, toujours présente dans les eaux du golfe du Saint-Laurent depuis qu’elle y a décimé les populations d’huîtres sauvages au début du siècle dernier. «Localement, nos stocks sont déjà résistants à la maladie Malpèque, expose Peter Warris, directeur exécutif de l’Alliance aquacole de l’Île-du-Prince-Édouard. On soupçonne que MSX nous soit arrivée des États-Unis, mais on ne sait pas si Malpèque est présente là-bas. Alors on a beau faire des transferts massifs de naissains américains, on ne sait pas s’ils vont survivre. On ne le saura que le printemps prochain. C’est une grosse expérience.»
Cependant, de l’avis général des ostréiculteurs québécois, l’heure n’est plus aux expériences. «Personnellement, je n’ai plus d’argent pour faire des tests, résume William Bujold, dirigeant des Huîtres William B. de la Baie des Chaleurs depuis 11 ans et qui fait aussi l’élevage de la moule bleue victime d’une vorace prédation par les canards. «Depuis deux, trois ans, à tous les débuts de saisons, je pense à changer de métier, souligne-t-il. J’ai investi tout ce que j’ai là-dedans, dans la pêche au hareng, au maquereau, à la plie rouge aussi, et je n’ai plus rien. Plus rien de rentable. Plus rien qui vaut quelque chose.»
Aussi est-ce le cœur plein de désespoir que M. Bujold appelle les paliers de gouvernement «à faire de quoi de réaliste», même s’il dit lui-même n’avoir «aucune espèce d’idée» de ce qui pourrait sortir l’industrie maricole de son impasse. «On ne peut pas penser. On ne se sait vraiment pas où est-ce qu’on s’en va», convient le Madelinot Carlo Éloquin qui est, lui aussi, en train de perdre sa chemise dans toute cette histoire. Le président et actionnaire majoritaire de Grande-Entrée Aquaculture qui s’était justement recyclé dans l’élevage des huîtres après que les canards de mer aient tout dévoré ses productions de moule il y a une douzaine d’années, croit que la meilleure option serait «de se faire racheter» par un programme gouvernemental.
«Ça devient décourageant, toujours avoir des embûches, dit-il. On n’a jamais été capable de faire lever la machine. Entretemps on vieillit et c’est notre plan de retraite qui s’effondre. J’avais comme ambition de stabiliser l’entreprise et de planifier la relève pour dans 10 ans, mais tout ce qu’on a à vendre ce sont des dettes!»
Écloserie
Quant à Alexandre Brazeau, il plaide pour un programme d’assurance récolte pour mettre l’industrie maricole à l’abri des aléas de la nature. «C’est ma principale revendication», nous déclare-t-il. Le dirigeant des Huîtres Old Harry presse également le gouvernement du Québec de donner le feu vert à son projet d’écloserie-nurserie visant la production locale de naissains pouvant approvisionner l’ensemble des producteurs d’huîtres de la province. Il s’explique d’ailleurs mal que le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC))en retarde l’acceptation depuis un an. «Ce sont principalement les rejets d’eau et les cultures d’algue qui freinent le projet. Mais tout ce qu’on utilisera est déjà présent dans la nature, alors je ne sais vraiment pas pourquoi ça bloque.»
Questionné à cet effet, le MELCC indique qu’il accompagne le promoteur depuis le début de son projet et que «plusieurs échanges ont été requis». Aussi nous informe-t-on que M. Brazeau n’a officiellement déposé sa demande que le 10 mars dernier et que le service d’analyse se donne habituellement une cible de moins de 75 jours pour délivrer les autorisations ministérielles. «Ce délai exclut les périodes que les demandeurs prennent pour répondre à nos questions, et donc dans ce contexte, le Ministère n’est pas hors délai», assure-t-on.
Selon Alexandre Brazeau, le déploiement de son écloserie-nurserie est évaluée à plus de 1,5 M$. Après son autorisation, il faudrait prévoir un laps de 18 à 24 mois pour qu’il prenne son envol commercial. «Ainsi, même si on avait une écloserie demain matin, on ne résoudrait pas le problème immédiat de l’industrie, signale de son côté le président du Regroupement des mariculteurs du Québec, Sylvain Vigneau. L’industrie est fragile et la solution est loin d’être évidente.»
Notons que seules les entreprises Huîtres Baie-des-Chaleurs et Ferme Ostréicole Manowin d’Anticosti sont pour l’instant exemptes de maladies parasitaires. Par ailleurs, la Société de développement de l’industrie maricole (SODIM) ne prévoit aucune mesure spéciale autre qu’un moratoire « au cas par cas » sur le remboursement du capital ou des intérêts des ostréiculteurs en difficulté.
MARICULTURE – pages 26-27 – Volume 39,2 Mai – Juin – Juillet 2026

























