La mise en place d’une chaîne de traitement complet du sébaste, incluant la valorisation de ses sous-produits, coûterait au moins 7 M$ en achat d’équipements. C‘est ce que conclut la firme MNP, mandatée par l’Association québécoise de l’industrie de la pêche (AQIP) en 2023, pour mettre à jour une étude réalisée deux ans plus tôt par Raymond Chabot Grant Thornton et Kwatröe Consultants sur le coût des investissements à prévoir pour optimiser la production du poisson rouge dans les usines québécoises (Pêche Impact, décembre 2021).
Dans son rapport intitulé Étude sur les coûts de mise à niveau des usines de transformation de sébaste dans un contexte d’économie circulaire, déposé en octobre dernier, le cabinet comptable affirme que la première transformation n’offre à elle seule que peu de perspectives d’avenir. Il fait aussi d’un modèle d’affaire collaboratif une condition de succès.
«Sur un certain volet de la 2e et 3e transformations, nous sommes d’avis qu’un modèle d’affaires axé sur la mutualisation voire la coopération (entreprise coop ou coentreprise privée) pourrait être particulièrement avantageux, expose-t-il. […] Le cas échéant, nous croyons que les pêcheurs devraient être partie prenante de l’aventure.» De plus, dans un contexte où Pêches et Océans Canada relève que le potentiel de capture du stock de sébaste du golfe du Saint-Laurent est en décroissance constante en raison de son haut taux de mortalité naturelle et l’absence de recrutement, MNP est d’avis que la démarche devrait poser le regard sur d’autres espèces que le sébaste, telles que le loup-marin et les coproduits du homard et du crabe, «afin d’assurer la viabilité à long terme de la coentreprise».
En parallèle, Investissement Québec (IQ) qui s’est penchée spécifiquement sur la valorisation des sous-produits de la pêche au sébaste, croit qu’il serait avantageux d’opérer dans un seul site «pour améliorer le retour sur l’investissement de l’acquisition d’une ligne de production». En revanche, la société d’État reconnaît du même souffle que «les coûts liés à la logistique du transport, nécessaire à la livraison des sous-produits, sont susceptibles de créer un enjeu quant à la viabilité économique et environnementale de la production des coproduits comme la farine et l’huile.»
Autres défis
Cela dit, tant IQ que MNP identifient de nombreux autres défis, dont la modernisation des délais de débarquement et de livraison à l’usine pour préserver la qualité du poisson; l’automatisation des équipements pour en transformer de grandes quantités afin que ce soit rentable; l’augmentation de la capacité de congélation post-transformation; et le développement de recettes et d’emballages pour les produits transformés.
D’autre part, Investissement Québec note que la fabrication d’une farine entière à partir des sous-produits du sébaste ne serait pas rentable même si techniquement possible, et que l’extraction de l’huile ayant une valeur accrue s’annonce complexe. «Le rendement réel d’un transformateur, quant à l’huile obtenue à partir de sébastes entiers, se situe aux alentours de 3 %, ce qui pourrait être considéré comme faible, compte tenu du coût des équipements servant à purifier, à raffiner et à décontaminer l’huile ou à concentrer les omégas-3», indique IQ qui recommande néanmoins des essais pilotes en laboratoire de manière à évaluer les procédés de production requis.
Beaucoup d’inconnus
La société d’État constate aussi que certains autres coproduits à plus grande valeur ajoutée que la farine ou l’huile brute, pourraient être intéressants. Elle donne en exemple les concentrés de protéines obtenus par un processus d’hydrolyse de la farine, ou encore les résidus d’huile concentrée en oméga-3 qui peuvent servir d’intrants dans la fabrication de biodiésel, de moulée pour les animaux ou d’aliments pour l’aquaculture. Et c’est sans parler des résidus de chair de poisson utilisés dans l’industrie alimentaire pour fabriquer des saucisses et des pâtés, entre autres, ou encore du collagène et de la gélatine pouvant être extraits des peaux et des écailles à des fins cosmétiques.
Cependant, IQ n’a pas été en mesure d’obtenir toutes les informations nécessaires à la mise en place de lignes de production spécifique auprès des équipementiers consultés, puisque l’AQIP elle-même ne connaît pas encore les besoins du marché. «Le projet d’investir dans des équipements de production de farine ou d’huile à partir des sous-produits du sébaste nécessiterait des travaux supplémentaires afin de préciser le projet, en particulier la composition détaillée de l’intrant ainsi que la qualité des extrants», énonce la société d’État. Elle recommande aussi une analyse de marché afin de mieux connaitre les opportunités en termes d’acheteurs, de quantités, de prix et d’exigences.
Autrement dit, il y a encore loin de la coupe aux lèvres avant que le Québec maritime n’optimise la transformation du sébaste pêché dans le Golfe, dont seulement 15 % à 20 % peuvent produire des filets en raison de leur petite taille. Chose certaine, les opportunités d’affaires pour la valorisation des résidus de poissons filetés et même des petits poissons entiers apparaissent d’autant plus intéressantes du fait que le marché mondial des coproduits de la pêche est en pleine expansion et peut être estimé à plusieurs dizaines de milliards de dollars, selon MNP.
La suite?
La firme comptable présume qu’il y aurait possibilité de valoriser de 500 à 1 000 tonnes de résidus de sébaste par année, constitués des têtes, des viscères et des carcasses. Pourrait s’ajouter un volume d’environ 5 000 tonnes de petits sébastes entiers, en autant qu’on obtienne une autorisation de la part de la ministre des Pêches et des Océans, puisqu’en vertu de la Loi fédérale sur les pêches du Canada, il est présentement interdit d’utiliser du poisson entier pour en faire de la farine, de l’huile ou un quelconque fertilisant.
Serge Fortin, directeur général de l’AQIP admet qu’il y a encore beaucoup de variables à détailler dans le dossier. «Au niveau environnemental, oui, on s’en va vers le zéro déchet. La volonté est là. Mais est-ce qu’une usine multi-espèces de valorisation des sous-produits de la pêche est réaliste? Est-ce qu’un même équipement peut traiter les résidus de poisson et les résidus de fruits de mer? Il y a une réflexion qui se fait à ce niveau-là pour être sûr de prendre la bonne décision pour un développement à long terme, parce qu’il s’agit d’investissements majeurs», souligne-t-il.
M. Fortin ajoute que le Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) collabore à cette analyse afin d’établir les prochaines étapes. «Il ne faut donc pas s’attendre à ce qu’il y ait des annonces cette année, prévient-il. Mais il y a quand même des initiatives individuelles, pendant que nous, à l’AQIP, on continue de travailler à partir des résultats des études. C’est une de nos priorités que de faire avancer ce dossier-là.»
TRANSFORMATION – page 22 – Volume 39,1 Février – Mars – Avril 2026

























