Considérant que le stock de crabe des neiges a atteint le creux de son cycle baissier des trois dernières années (Pêche Impact janvier 2026), la ressource a été plus lente à capturer cette saison. En date du 25 mai, soit après six semaines de pêche, Pêches et Océans Canada rapportait un taux de capture de 96 % du quota global de la zone 12, contre plus de 100 % pour le même laps de temps l’an dernier et ce, même si le taux de prises admissibles est de 15 % inférieur cette saison et que les pêcheurs avaient droit à 15 casiers supplémentaires avant l’arrivée des baleines noires menacées d’extinction.
De l’avis de Denis Éloquin, capitaine du G.D. NOËL, l’autorisation de prendre la mer qui n’a été accordée que le 14 avril, plutôt que dès les premiers jours du mois, n’a pas aidé les choses. Les crabiers n’ont ainsi eu qu’à peine trois semaines pour profiter de leurs casiers supplémentaires afin de maximiser leurs captures avant le signalement de la première baleine, le 4 mai. M. Éloquin lui-même a fait six voyages pour capturer son quota, alors que l’an dernier il avait complété sa saison en moitié moins de temps, à une semaine de la fin avril. «Avec les baleines à tous les voyages du mois de mai, c’était l’enfer, résume-t-il. Au début de la saison ça allait bien, on était dans une zone où il y avait du crabe. Et tout de suite, quand une baleine est arrivée, on a dû déménager ailleurs, mais il y avait moins de crabe là où on avait déménagé!»
Découragé, M. Éloquin fait remarquer que non seulement les fermetures de zones pour protéger les baleines ralentissent-elles les pêcheurs et les usines, elles créent aussi une pression sur le crabe parce que tout le monde pêche au même endroit, en plus de provoquer l’emmêlement des bouées et cordages de tout un chacun de même qu’une multiplication des pertes d’engins en mer. Aussi déplore-t-il la mauvaise planification des travaux de déglaçage pour ouvrir le chenal de Shippagan en fin d’hiver, qui a tenu les crabiers de la péninsule acadienne prisonniers et retardé l’ouverture de la saison. «Et main- tenant on écope à cause de ça : le Golfe est rempli de baleines. C’est inacceptable!», dénonce le capitaine du G.D. NOËL.
Prix de 7 $ à 7,25 $ la livre
Qualifiant sa saison de pêche 2026 de passable, Denis Éloquin admet néanmoins que le prix offert au débarquement est «très bon». On parle de 7 $ – 7,25 $/lb selon que les bateaux soient équipés d’une cale à glace ou d’une cale à eau. En comparaison, la saison avait débuté à 6,50 $ – 6,75 $/lb l’an dernier, après quoi deux ajustements avaient suivi pour un prix final de 7,75 $ – 8 $/lb.
D’ailleurs, Marco Turbide, capitaine du SAN MARCO VII, se déclare également très satisfait du prix reçu jusqu’à présent. Il rapporte d’autre part que, bien qu’il ait réussi à capturer son quota en seulement trois voyages étalés sur deux semaines cette saison, le crabe se trouvait en concentrations beaucoup plus inégales qu’à l’habitude. «Il y a des secteurs où il n’y en avait pratiquement pas et là où il y en avait un peu, tu le prenais tout de suite. Par exemple, j’avais des casiers de 600 livres et au deuxième voyage, ils me rapportaient à peine 150 livres. Normalement, pour un bon casier on parle de 300 – 400 livres. Alors, même avec des levées exceptionnelles, j’ai dû travailler tous mes casiers, les déménager beaucoup à chaque voyage.»
Faisant écho aux propos du capitaine du SAN MARCO VII, le biologiste Marcel Hébert, directeur général de l’Association des crabiers acadiens (ACA), note qu’en raison de la faible densité du stock sur les fonds de pêche, certains pêcheurs ont à ce point travaillé fort pour capturer leur quota individuel qu’ils ont dû ajouter des rallonges à leurs câbles de casiers, pour aller dans des zones normalement inexploitées. «Les pêcheurs sont habitués à pêcher entre 30 et 45 brasses de profondeur et certains sont allés jusqu’à 70 brasses cette année», illustre-t-il.
Notons d’autre part que dans la plus petite zone 12F, située le long du chenal laurentien, on enregistrait des débarquements totalisant 64 % du taux de prises admissibles, en date du 25 mai. En comparaison, ce taux était de 84 % à la 6e semaine 2026. Le capitaine du CAP ADÈLE, Jean-Gabriel Cormier, explique que les quotas par bateau sont stables par rapport à l’an dernier, puisque les pêcheurs ont convenu d’augmenter légèrement leur taux d’exploitation afin de compenser la diminution de biomasse. «C’est une saison très moyenne, dit-il. On s’attendait à ce que le crabe soit moins au rendez-vous, mais à la cinquième semaine, les prises ont abruptement chuté de moitié. Habituellement, on voit ça plus tard dans l’année. On est passé tout d’un coup de 10 000 à 5 000 livres par voyage. Ce n’est pas beaucoup. Ça fait qu’on prévoit finir vers la mi-juin, peut-être plus. C’est dur à dire.»
Marché hésitant
Pour ce qui est des deux usines du territoire qui traitent le crabe des neiges, Fruits de Mer Madeleine et Les Pêcheries LéoMar, elles avaient respectivement complété leur production 2026 à 80 % et 98 %, lorsque nous les avons sondés au début de la 7e semaine de pêche. Le président de Pêcheries LéoMar, Christian Vigneau, précise qu’il s’est engagé dans un processus graduel d’optimisation de la production quotidienne de l’usine de Grande-Entrée, cette année. C’est ainsi qu’elle a augmenté d’environ 15 % à 20 %, ce printemps, pour atteindre près de 100 000 livres par jour. «Notre objectif est de progresser jusqu’aux alentours de 130 000 – 150 000 livres par jour d’ici deux ou trois ans, pour pouvoir suivre la cadence des quotas qui seront en pente ascendante au cours de prochaines années», expose-t-il.
James Derpak, DG de Fruits de Mer Madeleine relève pour sa part que le crabe des neiges est plus lent à écouler sur le marché américain cette saison, en raison de la concurrence du crabe de Terre-Neuve, dont la pêcherie a de façon inusuelle ouvert presque simultanément avec celle du sud du Golfe. C’est que ce crabe est moins dispendieux pour deux raisons : primo, il a la réputation d’être de moindre qualité; deuxio, parce que les acheteurs terre-neuviens versent un plus faible prix à quai pour compenser leurs plus importants frais de transport attribuables à leur éloignement des marchés. «Les bons de commande sont plus difficiles à avoir, mais le crabe sort pareil, assure néanmoins M. Derpak. Nos inventaires sont comparables à l’an passé. Mais on voit bien que le marché américain est hésitant parce que le prix est élevé. Il est même trop haut pour les Japonais qui achètent à peine du Canada, cette année.»
Un des principaux exportateurs de crabe des neiges sur le marché nord-américain croit quant à lui que la résistance de la demande pour le crabe du sud du Golfe subsistera tant que l’option plus économique du produit terre-neuvien sera offerte. «Le crabe de Terre-Neuve ne sera pas suffisant pour couvrir la demande de la prochaine année. On aura aussi besoin du crabe des autres régions, incluant celui de la Nouvelle-Écosse et de la Norvège», indique notre interlocuteur qui préfère ne pas être nommé.
Il fait aussi remarquer que les cotations du prix du marché que reçoivent les grossistes, distributeurs et détaillants sont en baisse constante depuis le début avril. «Les prix baissent à chaque semaine. C’est ce qui fait que les acheteurs soient sur les freins. Ils attendent que les prix se stabilisent à un seuil jugé raisonnable pour acheter des volumes plus considérables. Pour l’instant, ils n’achètent que le strict minimum, mais je sens qu’on se rapproche du moment où ils sauteront dans la mêlée.»
LE SUD DU GOLFE – pages 11-12 – Volume 39,2 Mai – Juin – Juillet 2026

























