L’Association des crabiers acadiens (ACA) s’est dotée d’un véhicule sous-marin téléguidé communément appelé ROV, muni d’une caméra, afin de participer à l’effort de récupération des engins de pêche fantômes. Considérant que chacun des 400 pêcheurs de crabe du Golfe perdent en moyenne cinq casiers par année, Pêches et Océans Canada (MPO) estime qu’il y en aurait au moins 20 000 sur les fonds de pêche, ce qui augmente d’autant les risques d’empêtrement des baleines noires. C’est d’ailleurs le MPO qui a financé 100 % des coûts du projet, dans le cadre du Programme de contributions pour la gestion des océans.
Dans un premier temps, l’ACA s’emploiera à mieux définir la bathymétrie des fonds de pêche de la Vallée de Shédiac, où viennent principalement s’alimenter ces mammifères menacés d’extinction. L’expertise et les équipements du Service hydrographique du Canada seront mis à contribution dès l’an prochain, afin d’en obtenir une cartographie détaillée à l’aide d’un scanner à balayage latéral.
«En obtenant ainsi une haute résolution des fonds marins, ça nous permettra de mieux circonscrire les aires d’alimentation des baleines, expose Marcel Hébert, directeur général de l’ACA. Et en voyant plus clairement l’habitat du crabe des neiges et des aires d’alimentation des baleines noires, on pourra aussi mieux cibler les moments pour aller récupérer les engins de pêche fantômes hors des périodes à forte concentration.»
Certificat de comparabilité
Par ailleurs, les crabiers applaudissent à la décision de l’administration Trump annoncée en septembre, à l’effet d’émettre un Certificat de comparabilité au Canada, attestant que les mesures de gestion des pêcheries canadiennes sont comparables aux siennes en matière de protection des mammifères marins. Cela fait déjà neuf ans que les États-Unis ont renforcé l’application du Marine Mammal Protection Act et les conditions d’accès à leur lucratif marché. Pour y préserver leurs entrées, tous les pays exportateurs de produits marins ont dû démontrer que leurs mesures de gestion minimisent les interactions entre ces animaux et les activités de pêche commerciale.
Le Canada a été d’autant plus pressé d’agir quand 17 baleines noires sont mortes en eaux canadiennes et américaines en 2017, dont 12 dans le golfe du Saint-Laurent. «Je suis content que les Américains reconnaissent tous les efforts quand même incroyables qu’on a faits depuis bientôt 10 ans, nous déclare à ce sujet Denis Éloquin, capitaine du G.D. NOËL. C’est sûr qu’il y a eu des mesures excessives et il y en a encore, comme les fermetures de zones après le passage d’une seule baleine, mais disons que c’est un pas dans la bonne direction.»
Mais est-ce que le nouveau Certificat de comparabilité accordé au Canada à la fin du mois d’août permettra pour autant à l’industrie du crabe des neiges du Golfe de reconquérir le sceau de pêche durable que le Marine Stewardship Council (MSC) avait suspendu en 2018, en raison du haut taux de mortalité de baleines noires imputé à leur empêtrement dans les cordages de casiers? Marcel Hébert en doute fortement. À son avis, les nombreuses mesures de détection et de protection adoptées ces dernières années ont beau porter fruit, elles sont toujours jugées insuffisantes. «C’est que la problématique des engins fantômes est elle-même encore loin d’être réglée, soutient-il. Et donc, c’est pour ça qu’on veut contribuer à leur récupération, surtout là où les baleines se concentrent pour se nourrir. Ça augmenterait notre efficacité à réduire les risques d’empêtrement.»
15 casiers de plus
De plus, après maints appels en ce sens, les crabiers traditionnels du sud du golfe du Saint-Laurent se félicitent de pouvoir enfin utiliser un plus grand nombre de casiers chacun, afin d’accélérer la capture de leur quota individuel (QI) avant l’arrivée des baleines noires. Pêches et Océans autorise ainsi 10 % plus de cages par bateau dès le printemps prochain, dans les zones 12 et 12F. La mesure s’inscrit dans le cadre d’un projet-pilote visant justement à limiter les interactions entre la pêcherie et les mammifères en voie de disparition. Pour la grande zone 12, elle se traduit cependant par l’ajout de 15 casiers pour un total de 165, alors que la demande de l’industrie de la capture sur la table depuis 2021 visait plutôt 25 casiers additionnels.
Le MPO en a fait l’annonce dans le cadre d’une réunion du Comité consultatif de gestion du crabe des neiges du sud du Golfe, tenue le 6 novembre à Moncton. «Le ministère suivra de près le projet pilote tout au long de la saison, nous écrit-on par courriel. Les détails du projet pilote seront finalisés avec les pêcheurs participants prochainement.»
Le président de l’Association des crabiers gaspésiens (ACG), Daniel Desbois, s’en déclare agréablement surpris. «C’est sûr qu’avec la pression des marchés au niveau de la protection de la baleine, l’annonce est très bienvenue, souligne-t-il. Nous-mêmes, on avait accentué les pressions [auprès de la ministre Johanne Thompson] ces derniers six mois. Et donc, on va s’accommoder de 15 casiers et on verra l’année suivante si ça vaut la peine de rehausser à 25.»
Dans la petite zone 12F le long du chenal laurentien, on parle d’un ajout de 8 à 12 cages par bateau, leur nombre normalement autorisé variant entre 75 et 120. Tous les casiers supplémentaires consentis devront être retirés de l’eau dès qu’on observera une première baleine noire de l’Atlantique Nord en migration saisonnière dans les eaux canadiennes. On s’attend aussi à ce que le MPO maintienne son protocole dynamique de fermeture de vastes quadrilatères à la pêcherie – de 2 000 km² pendant 15 jours après une détection – pour éviter leur empêtrement dans les cordages de pêche.
Le madelinot Denis Éloquin signale que les casiers additionnels permettront non seulement d’augmenter les rendements en début de saison, ils établiront aussi une meilleure équité de la performance de la flotte semi-hauturière traditionnelle par rapport à celle des nouveaux arrivants. «Les nouveaux arrivants ont droit à 75 trappes pour un QI de 30 000 livres, tandis que nous, on est limités à 150 trappes pour 300 000 livres, illustre le capitaine du G.D. NOËL. La capacité de capture au prorata des quotas n’est vraiment pas la même! Mais au moins avec 15 casiers additionnels, ça va nous donner une chance de finir la saison le plus vite possible avant la mi-mai. Parce que les baleines arrivent à la fin mai et c’est là que les problèmes [de fermetures de zones] commencent.»
Indice de recrutement
Enfin, notons que dans le cadre de travaux que l’ACA a menés en mer du 10 au 16 août dernier, afin de se familiariser avec son nouveau véhicule sous-marin téléguidé, Marcel Hébert a pu constater la présence de crabes des neiges sur le plateau inexploité du Banc Bradelle. Le DG explique que les pêcheurs traditionnels de la zone 12 évitent le secteur parce qu’il n’est pas assez profond pour la pêche commerciale dirigée sur les mâles d’au moins 95 mm. Le MPO lui-même le contourne lorsqu’il fait ses relevés annuels d’évaluation de l’abondance de la ressource, parce que ses fonds rocheux en brisent le chalut scientifique.
À bord du RÉJEAN N. de Shippagan, la mission a ciblé l’exploration de 15 sites, à des profondeurs de 51-58 mètres. Elle a permis d’observer des crabes des neiges de toutes tailles sur 14 de ces stations prédéterminées, rapporte M. Hébert. «On a répertorié une moyenne de 20 crabes par transect de 15 minutes, surtout des jeunes d’une largeur de carapace de 10 à 50 millimètres. On a essayé de savoir si c’était une pouponnière, mais les indicateurs recueillis jusqu’à date sont insuffisants. Mais c’est quand même intéressant de voir qu’il y a du crabe à ces profondeurs, parce qu’habituellement, à 20 brasses, on n’en trouve pas vraiment. Ça fait que c’est un bon indice de recrutement!»
Cependant, les images captées avec les nouveaux équipements robotisés de l’ACA couvrent à peine un demi pour cent de la surface du Golfe. M. Hébert admet également qu’à défaut de pouvoir mesurer les spécimens observés, on ne pourra pas les ajouter aux données ministérielles de suivi du stock et d’analyse de la dynamique de population. Par courriel, le MPO nous dit néanmoins reconnaître le potentiel de la collecte et l’analyse d’images sous-marines, qu’il qualifie de méthodes scientifiques innovantes. «Toutefois, il est encore trop tôt pour déterminer dans quelle mesure elles pourraient être un complément des méthodes d’étude traditionnelles», indique-t-on.
LE SUD DU GOLFE – pages 24-25 – Volume 38,4 Décembre 2026 – Janvier 2026

























