Du 12 au 14 novembre, Matane a accueilli les États généraux sur le phoque du Saint-Laurent, un événement sans précédent qui a réuni 90 participants. Chercheurs, chasseurs de phoques, pêcheurs autochtones et allochtones, professionnels de l’industrie et décideurs se sont rassemblés pour débattre de trois enjeux majeurs : la règlementation, la science et la valorisation de la ressource.
Cette démarche participative, non partisane et inclusive, s’est appuyée sur des consultations publiques menées durant l’été et une vingtaine de mémoires déposés par les acteurs concernés. Au terme de ces trois journées, une vingtaine de recommandations ont été adoptées pour assurer une gestion durable et cohérente du phoque du Saint-Laurent.
Moderniser une industrie en mutation
«C’était une activité visant à moderniser la règlementation et le cadre législatif qui entourent la filière du phoque, explique la directrice générale d’Exploramer et instigatrice de l’événement, Sandra Gauthier. On a parlé de chasse, de science et de valorisation de la ressource. L’objectif des États généraux était de réunir les acteurs de la filière et les gens qui tournent autour.»
La diversité des participants témoignait de la pluralité des enjeux. «On avait des gens de l’industrie de la fourrure, de l’industrie pharmacologique, des chercheurs, des pêcheurs de poisson qui sont impactés par le phoque, des chasseurs de phoque, des étudiants de l’UQAM [Université du Québec à Montréal], de l’UQAR [Université du Québec à Rimouski] et de l’ISMER [Institut des sciences de la mer]», précise la dirigeante du musée scientifique de Sainte-Anne-des-Monts.
Selon elle, l’événement s’inscrivait dans un moment charnière pour l’industrie. Les stocks de poissons en déclin, combinés à une ouverture progressive de la population québécoise à l’égard des produits du phoque, créent des conditions favorables au développement de cette filière. À son avis, l’intérêt croissant pour des viandes plus saines et moins transformées pourrait permettre au phoque de se retrouver davantage dans les assiettes québécoises, sur les épaules des gens sous forme de vêtements et dans des gélules d’oméga-3.
Tourner la page de Brigitte Bardot
L’histoire de la chasse au phoque au Québec est marquée par les campagnes des années 1970 et 1980. «À une époque, on chassait le phoque pour sa fourrure, rappelle Sandra Gauthier. On s’est fait malmener par Brigitte Bardot parce qu’on laissait la carcasse sur la banquise. Aujourd’hui, on mange la viande du phoque qui est chassé!»
La vision contemporaine de l’industrie diffère de celle du passé. «On veut utiliser le phoque dans son entièreté, insiste-t-elle. La carcasse au complet doit être utilisée. Elle doit devenir un maillon économique. On doit pouvoir générer des revenus avec la viande, la graisse et la peau. On doit le faire de façon durable.»
Le marché prioritaire est clairement identifié : avant de viser l’exportation, c’est le Québec d’abord et le Canada ensuite. «On a une fâcheuse tendance à viser l’exportation, déplore l’instigatrice de l’événement. C’est comme si c’était bon pour les autres, jamais pour nous. Donc le marché québécois n’est pas saturé, loin de là; il y a un marché pour ça.»
Planche de salut pour les pêcheurs en difficulté
Parmi les participants figuraient des pêcheurs pélagiques frappés par le moratoire lié au déclin du maquereau et du hareng. Privés de gagne-pain, ces pêcheurs voient, dans la chasse au phoque, une possibilité de réorientation professionnelle. «S’ils étaient à l’événement, c’était pour avoir de nouveaux espoirs de vivre de la chasse au phoque», confirme Mme Gauthier.
Selon elle, un accroissement de la chasse pourrait même avoir des retombées positives sur certains stocks de poissons à moyen terme, offrant ainsi une opportunité économique et écologique.
Enjeux de valorisation
La directrice du développement pour le secteur de la capture du créneau Ressources, Sciences et Technologies marines Québec maritime présidait les discussions autour des recommandations portant sur la valorisation qui, selon elle, a suscité le plus grand débat.
Huit recommandations, incluant des sous-recommandations, ont été formulées dans ce volet. «Quand on parle de valorisation, c’est vraiment de valoriser tout l’animal», précise Geneviève Myles.
Parmi les propositions figure la création d’un centre intégré de valorisation du phoque, un lieu où l’ensemble du loup-marin pourrait être transformé de manière optimale. «On parle d’une action concertée qui, après, pourra mener à des initiatives locales qui seront propres à chaque milieu pour se doter d’une orientation commune pour la valorisation et d’une gouvernance pour que la filière du phoque puisse devenir une industrie structurée et prospère», soutient-elle.
La stratégie privilégie une approche progressive : consolider d’abord les marchés locaux et régionaux avant de songer à l’exportation. «On n’est pas à l’étape d’aller à l’étranger, insiste Geneviève Myles. On est à l’étape de créer et de consolider la filière ici.»
Enjeux scientifiques
Mike Hammill, chercheur émérite retraité de Pêches et Océans Canada, présidait les discussions autour des recommandations portant sur les enjeux de la science. Plusieurs recommandations ont été débattues, notamment sur la diète du phoque, un sujet plus complexe qu’il n’y paraît.
«Est-ce que le monde réalise ce que c’est que de faire une étude sur la diète, sur ce qu’ils mangent?, interroge M. Hammill. Ce n’est pas seulement d’étudier ce qu’ils mangent! Les chercheurs doivent déterminer non seulement quelles espèces de poissons sont consommées, mais également les quantités, les lieux de consommation et l’impact sur les stocks.»
Selon l’espèce, un phoque mange d’une à deux tonnes de poissons par année. Or l’impact sur la pêche commerciale varie selon que les phoques consomment de petits ou de gros poissons, de l’avis du scientifique à la retraite.
L’émergence de requins blancs dans le Saint-Laurent constitue également un nouveau facteur. «Depuis au moins une dizaine d’années, il y en a beaucoup autour de l’île Brion [dans l’archipel madelinot] parce qu’il y a beaucoup de phoques, observe Mike Hammill. Ça a augmenté ces dix dernières années.» Cette présence accrue pourrait modifier les habitudes des phoques et, par conséquent, leur impact sur les stocks de poissons.
Enjeux de règlementation
Patrick Vincent, fonctionnaire retraité de Pêches et Océans Canada, présidait les discussions entourant les recommandations portant sur la règlementation. Six recommandations ont été formulées pour simplifier et ajuster l’encadrement législatif.
Conçue pour encadrer la chasse au phoque du Groenland, la règlementation actuelle est devenue inadaptée. «C’est davantage le phoque gris qu’on vise, qui est une bête différente, qui n’est pas situé à la même place, qui met bas sur la terre ferme, plutôt que sur la glace, explique M. Vincent. Donc la chasse est différente, le lieu de chasse est différent et le type d’outil peut aussi être différent pour abattre le phoque.»
Les règlements concernant la transformation de la viande posent également problème. Au fédéral, le phoque est considéré comme un produit marin, tandis qu’au Québec, il est traité comme de la viande d’abattoir. Cette dualité complique la vie des transformateurs.
Prochaines étapes cruciales
Le dernier jour, une assemblée officielle présidée par le juge à la retraite Robert Pidgeon, ancien maire de Gaspé, a validé les recommandations dans les règles de l’art.
«Avec ce qui est sorti des États généraux, on va aller à Ottawa et à Québec pour présenter ça aux gouvernements, annonce Sandra Gauthier. On va leur dire que c’est ce que la population et l’industrie veulent et comment ils sont appelés à modifier la législation pour faire émerger cette activité économique qui n’existe à peu près pas.»
L’organisatrice se montre optimiste. «Je pense que c’est le début d’un temps nouveau, conclut la directrice générale d’Exploramer, convaincue que les conditions sont réunies pour permettre l’émergence d’une véritable industrie du phoque au Québec. Je sens que les planètes s’alignent et qu’il y a un intérêt de la part de nos gouvernements.»
L’événement a été financé par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) ainsi que par le ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie (MEIE), tandis que le ministère des Pêches et des Océans (MPO) a soutenu la présence autochtone.
CONCERTATION – pages 26-27 – Volume 38,4 Décembre 2026 – Janvier 2026

























