L’industrie maricole du Québec maritime affectée à divers degrés en raison de la COVID-19

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La pandémie de COVID-19 a affecté à divers degrés les mariculteurs québécois. Le dirigeant de Grande-Entrée Aquaculture, Carlo Éloquin estime à au moins 50 % la chute de ses ventes d’huîtres de l’été 2020 par rapport à la même période de l’an dernier. Il explique que les restaurants, dont un grand nombre n’ont pas encore rouvert leurs portes, constituent son principal marché.

«Ma grosse saison c’est l’automne, précise le mariculteur. L’an dernier, mois après mois, les commandes étaient stables, régulières. J’ai hâte de voir ce qui va se passer en octobre, novembre et décembre; j’espère que le dicton (voulant que les mois qui finissent en ‘re‘ sont les mois des huîtres) dit vrai et que ça va me donner une chance de me rattraper.»  

De son côté, l’entreprise La Moule du Large qui, tout comme Grande-Entrée Aquaculture, se spécialise désormais dans les huîtres en raison de la problématique de prédation des moules bleues par les canards de mer, parle plutôt d’une baisse de 15 % à 20 % de ses ventes annuelles dans la foulée de la crise du coronavirus. Le mariculteur-pêcheur Christian Vigneau dit être non seulement affecté par la fermeture des restaurants, mais aussi par le retrait des tables à glace dans les poissonneries et les marchés d’alimentation. «La COVID-19 a changé bien des choses, mais on espère toujours atteindre à court terme notre but d’exportation à l’international. On a complété la mise aux normes de notre usine en 2019 pour la rendre conforme aux exigences de l’Agence canadienne d’inspection des aliments. On est prêts!»    

Pour sa part, l’entreprise Les Huîtres Old Harry entre en phase pré-commerciale cette année. Alexandre Brazeau, qui en est devenu l’unique actionnaire après avoir racheté les parts de son partenaire Francis Leblanc l’hiver dernier, se déclare confiant en sa capacité d’absorber une baisse du prix du marché provoquée par la pandémie. «La COVID-19 a un impact mais ça ne me stresse pas, assure-t-il. J’ai une marge de profit qui pardonne. À la fin septembre, j’arriverai sur le marché avec un volume dans les six chiffres.»

Chez Les Moules de culture des Îles cependant, le choc est plus brutal. L’entreprise écoule habituellement sa production à l’Île-du-Prince-Édouard, où les usines en font un produit congelé emballé sous vide, destiné aux marchés internationaux de Tokyo, de la Chine, des États-Unis et de l’Europe, souligne son président Alain Huet. «On se croise les doigts pour les mois de décembre, janvier et février, quand nos moules seront bien en chair et très intéressantes pour le produit congelé, dit-il. Mais si les marchés devaient rester fermés à cause d’une deuxième vague de COVID, on serait vraiment mal   pris avec des quantités faramineuses sur les bras.»

SUR LE CONTINENT

Ailleurs en Gaspésie, la mise en marché est moins problématique, rapporte Éric Bujold, dirigeant de la Ferme Marine du Grand Large, dans la Baie des Chaleurs. Il admet néanmoins avoir enregistré une baisse de   25 % à 30 % de ses ventes d’huîtres au début de la saison, en avril et mai. «On s’est rattrapé pas mal cet été; il y avait tellement de monde en Gaspésie qu’on avait de la misère à fournir. Et en ville, ça n’a pas repris totalement, mais c’est quand même bon parce qu’on a rejoint de nouveaux restos.»

Cela dit, M. Bujold qualifie de petite sa production d’environ 200 000 huîtres. «On n’en vend pas beaucoup, mais on va chercher une plus-value en faisant notre propre mise en marché dans les restaurants et les poissonneries.» De plus, La Ferme Marine du Grand Large compte sur deux distributeurs gaspésiens pour écouler sa production de moules. «Mais là encore, c’est une production plutôt marginale de seulement 20 000 livres, parce qu’on est toujours à la recherche de solutions pour contrer la prédation par les canards.»

Quant à Jean-Philippe Hébert, président des Fermes Marines du Québec depuis 2006, il explique que la pandémie l’a forcé à prendre plusieurs décisions financières et à réduire ses opérations. Alors qu’il comptait sur une équipe de 12 personnes à l’automne 2018, voilà qu’il fait cavalier seul dans l’attente d’une aide gouvernementale pour lancer un nouvel élevage de loup tacheté, une espèce en voie de disparition, à chair blanche, «entre la morue et le flétan». Ces dernières années, il a subi une série de revers, dont un problème de toxine dans la baie de Gaspé et une concurrence néo-brunswickoise féroce, qui l’ont poussé à abandonner ses élevages de pétoncles et d’huîtres en écloserie.

«Nous produisons aussi des plantules d’algue depuis 2013, mais bien que la production augmente à tous les ans – elle devrait doubler en 2020 – elle demeure marginale comparé à ce qui se fait dans le Maine où l’industrie est florissante. Le loup de mer, en revanche, offre des perspectives de forte rentabilité. Mais en raison de la COVID, tout est sur « hold » tant du côté de Québec que du côté d’investisseurs étrangers américains.»

En fait, étant donné la conjoncture, M. Hébert a réduit de moitié son objectif d’investissement. Alors qu’il avait demandé une aide de 2 000 000 $ sur trois ans au Fonds des pêches en janvier, voilà qu’il vient de la modifier pour 1 000 000 $. «Notre objectif de production annuelle de 335 tonnes de loup tacheté a été révisé à 85 tonnes. À terme, dans 10 ans, nous visions 3 500 tonnes par année, ce qui est l’équivalent des débarquements de poisson de fond 2018-2019 de l’ensemble du Québec. C’est un projet majeur, mais on va d’abord voir avec la COVID-19 comment on va passer au travers.»

SUR LA CÔTE-NORD

Sur la Côte-Nord, l’entreprise Purmer dirigée par Sandra Blais depuis 2006 doit elle aussi composer avec une série de difficultés. À peine relevée d’une marée noire provoquée par le déversement de mazout du Cliff Mine Wabush dans la baie de Sept-Îles en 2013, elle a à nouveau encaissé de très importantes pertes cinq ans plus tard, en raison d’une invasion d’algues laminaires qui a provoqué le dégrappage massif de ses moules.    

«Sur la Côte-Nord, le cycle d’élevage dure trois ans plutôt que deux parce que l’eau est plus froide, nous informe Mme Blais. On a tout recommencé avec nos capteurs à l’eau l’an dernier et on prie pour que tout soit correct. On souhaite que la troisième fois, on lève et que tout soit beau.» Purmer n’anticipe plus qu’une récolte de 15 000 à 20 000 livres de mollusques en 2022, alors qu’elle en a perdu un quart de million de livres en raison de la marée noire. «On va voir; on va peut-être monter la production éventuellement, laisse planer Sandra Blais. Les clients sont là. À Montréal, j’ai une grosse clientèle. Je peux passer de bons volumes.»

De plus, Purmer est freinée dans ses efforts de diversification dans l’élevage d’algues laminaires et d’huîtres en raison de problèmes d’approvisionnement en ressource, notamment en plantules d’algue saines. «Merinov et le gouvernement ont investi 3 000 000 $ dans le projet de recherche et développement Optimal, on y a collaboré activement et obtenu entre 8 000 et 10 000 livres d’algues de 12 pieds de long en 2017, mais maintenant qu’on est laissés à nous-mêmes, on n’a pas accès à la base; personne n’a la graine pour semer. Il y a quelque chose qui ne marche pas», soulève la maricultrice qui va tenter un captage naturel de plantules cet automne.  

D’autre part, la fermeture des frontières du Nouveau-Brunswick en raison de la COVID-19 a retardé Sandra Blais dans son projet d’importer 60 000 huîtres pour en faire l’affinage dans les eaux froides de la baie de Sept-Îles, après un test concluant mené l’automne dernier. La crainte d’une deuxième vague de la pandémie l’amène aussi à réduire son objectif à 10 000 unités, «pour ne pas rester collé avec des milliers d’huîtres sur les bras».

DEMANDES DU RMQ    

Dans le contexte de la crise de la COVID-19, le président du Regroupement des mariculteurs du Québec (RMQ) Sylvain Vigneau, qui est aussi actionnaire chez Les Moules de Culture des Îles, appelle le gouvernement québécois à ajuster ses programmes de soutien à l’industrie maricole. Il propose d’inclure le facteur pandémie à la couverture du Programme de gestion des risques liés aux phénomènes naturels exceptionnels.

«Ce programme, qui offre une petite assurance récolte en cas de perte de volumes importants due à un phénomène naturel   exceptionnel, a pris fin le 31 mars dernier, fait-il remarquer. On espère qu’il sera reconduit avec une inclusion de la COVID. Notre priorité numéro un c’est d’avoir accès à du capital pour assurer un nouveau cycle de production de deux ans pour les moules.»

Par ailleurs, M. Vigneau se félicite de ce que le gouvernement fédéral ait rapidement mis des outils en place pour aider les mariculteurs à survivre à la pandémie, tels que la Subvention salariale d’urgence et le prêt de 40 000 $ du Fonds d’aide et de relance régionale dont le quart est non remboursable, pour alléger leurs frais fixes. «La survie des entreprises peut être à risque s’il y a une deuxième vague, admet-il. On ne veut pas partir en peur, mais oui, ça va être difficile le cas échéant. Au moins on va aller chercher toute l’aide financière disponible pour passer au travers l’année ; le RMQ a travaillé fort, ce printemps, pour que tous les producteurs soient informés des mesures à leur disposition et pour que chacun vérifie son éligibilité.»  

Parallèlement, le président du RMQ relève que la Société de développement de l’industrie maricole (SODIM) et la Financière agricole ont toutes deux annoncé un moratoire, jusqu’à l’automne, sur le remboursement du capital et des intérêts des prêts aux entreprises. «En espérant que le marché va reprendre au complet d’ici là, parce qu’entre temps les dettes continuent de s’accumuler», fait valoir Sylvain Vigneau.

PERSPECTIVES D’AVENIR

D’ici 2025, Québec vise à doubler la production maricole de la province. Selon les données les plus récentes du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ), elle ne s’élevait qu’à 425 tonnes en 2018, tandis qu’elle se chiffrait à 395 tonnes cinq ans plus tôt. Pour le président du RMQ, l’objectif gouvernemental est peu ambitieux. «Le danger, indique Sylvain Vigneau, c’est de mettre en place des outils pour des productions très petites. Je crois que le MAPAQ a mis en place des outils très utiles pour ça, dont le financement des stocks et la couverture d’assurance, mais ça a pris du temps pour y arriver. Par exemple, le financement des stocks par la SODIM, on y a travaillé pendant six ans avant que ça aboutisse. Quant au nouveau programme pour le renouvellement des infrastructures, il va aider à moyen terme et non pas pour passer au travers de la crise de la COVID.»

Néanmoins, le président de Les Moules de culture des Îles, Alain Huet, applaudit à l’injection de 2,4 M $ annoncée par le ministre Lamontagne en juin, pour soutenir la revitalisation des parcs maricoles. L’aide consentie dans le cadre de ce programme varie entre 35 % et 45 % – le MAPAQ accorde 10 % de plus aux producteurs madelinots en reconnaissance du facteur insulaire – pour un maximum de 150 000 $ sur trois ans, ou 160 000 $ dans le cas des Îles-de-la-Madeleine. M. Huet planifie remplacer progressivement ses 600 filières d’ici 2023.

«On attendait ce programme depuis trois ans, souligne-t-il. On a besoin d’un gros lifting, parce que nos filières ont plus de 20 ans. Ça commence à être usé et quand on considère qu’une filière retient au moins une tonne de moules, les pertes peuvent être importantes si ça brise.» Globalement, Alain Huet parle d’un investissement d’environ 75 000 $ pour son entreprise.

En ce qui concerne l’objectif gouvernemental d’encourager les producteurs à doubler leur production d’ici 2025, il dit que c’est «techniquement très réalisable», mais que la difficulté repose sur la mise en marché du produit qui a toujours été son talon d’Achille. M. Huet se déclare malgré tout confiant de diversifier ses marchés, jusque-là concentrés sur celui de la transformation à l’Île-du-Prince-Édouard. «Cette année nos ventes au détail ont augmenté de    50 % parce que l’Île-du-Prince-Édouard n’a pas acheté autant qu’à l’habitude en raison de la COVID-19. Ça été long à partir parce que la restauration a été fermée jusqu’à la fin juin. Mais j’ai tout intérêt à augmenter ma production malgré les difficultés de commercialisation, parce que ce sont des revenus de plus.»

Christian Vigneau de La Moule du Large entend lui aussi se prévaloir du Programme de revitalisation des parcs maricoles. «On n’a pas eu le temps de regarder ça encore, mais c’est des choses bien intéressantes pour nos projets futurs, commente-t-il. Ça va nous donner un coup de pouce pour accroître notre production.»

Éric Bujold, de la Ferme Marine du Grand Large, souhaite plutôt un soutien financier du Fonds des pêches du Québec pour trouver une solution à la problématique de prédation par les canards de mer. Il déplore avoir fait du surplace dans ce dossier qui perdure depuis 2012. «L’aide gouvernementale a été insuffisante à ce jour, affirme-t-il. On a beau vouloir changer le matériel d’élevage, encore faut-il avoir de quoi à mettre sur les cordages. On n’en est pas là; on va «patcher» ce qu’on a pour ménager nos énergies tant de mise en production que financières.»

ADAPTATION ET PASSION      

Autrement, le mariculteur gaspésien reconnaît que les changements climatiques sont «une source d’inquiétude à long terme», parce que la moule tolère une température moins chaude que l’huître, explique-t-il. Malgré tout, M. Bujold a confiance en l’avenir de l’industrie. «Pour la moule, la température de l’eau devient létale à 20˚C – 21˚C, expose-t-il. Mais, tout comme pour la pêche au crabe et au homard, il faudra s’adapter, se tourner vers d’autres espèces adaptées à la température. Ce ne sera pas une révolution, mais une évolution de nos techniques de travail et des espèces exploitées.»

Le président des Moules de Culture des Îles affiche la même confiance, malgré l’épée de Damoclès des aléas climatiques. Alain Huet, qui en est à sa 36e année d’exploitation, note que le captage de naissains a été très abondant en juin, ce qui devrait lui permettre de faire passer sa récolte de  400 000 à 500 000 ou 600 000 livres en 2022. «On se croise les doigts pour qu’il n’y ait pas de tempête, dit-il. L’an dernier, l’ouragan Dorian nous a fait très mal. Les collecteurs n’étaient pas assez chargés en septembre, parce que la ponte avait été faible en raison de l’eau qui était restée froide en juin. Et donc, parce qu’il n’y avait pas assez de poids, les collecteurs se sont entremêlés et se sont enroulés autour de la filière sous l’effet de la tempête. On a perdu 80 % du peu de naissains qu’on avait, ce qui fera chuter notre récolte du trois quart l’an prochain.»  

«Ça fait 20 ans et plus que je suis dans le domaine et j’ai toujours eu deux «jobs» ; jusqu’à maintenant je n’ai pas été capable de vivre de ce métier, nuance Carlo Éloquin de Grande-Entrée Aquaculture. C’est la passion qui fait que je continue», résume-t-il. Même son de cloche chez Sandra Blais de Purmer, qui est également restauratrice et organisatrice d’excursions touristiques d’interprétation. «Si l’aquaculture était mon entreprise première, ça fait longtemps qu’on aurait fait faillite. Mais avec mon conjoint André Gauthier, nous sommes deux personnes tenaces et on croit en notre projet. C’est pour ça qu’on continue. On a la vie dure mais on est durs à décourager», conclut-elle.

MARICULTURE – pages 17-18 – Volume 33,4 Septembre-Octobre-Novembre 2020

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À propos de l'auteur : 

Hélène Fauteux
hfauteux@hotmail.com'

Hélène Fauteux est diplômée en communications et journalisme de l'Université Concordia. Établie aux Îles-de-la-Madeleine depuis 1986, elle a développé une solide expertise en matière de pêche et de mariculture.

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