Taux de capture impressionnants, crevette plus grosse, prix en hausse : la saison 2026 de la crevette nordique a de quoi faire sourire les crevettiers gaspésiens et nord-côtiers. Pourtant, entre la flambée du carburant, la perte de la certification du Marine Stewardship Council (MSC) et des usines maintenues à flot grâce au homard, personne dans l’industrie n’ose encore parler de relance.
Rappelons qu’en début d’année le secteur des sciences de Pêches et Océans Canada (MPO) avait confirmé une légère amélioration de l’état de santé des quatre stocks de crevettes de l’estuaire et du golfe du Saint-Laurent, qui demeurent néanmoins à des niveaux très faibles. Une hausse globale de 42 % a porté le total autorisé des captures (TAC) à 5419 tonnes. À la mi-septembre, selon les données du MPO, 56 des 97 titulaires de permis étaient actifs et 78 % du TAC, soit 4150 tonnes, avait déjà été capturé.
Une quinzaine de crevettiers actifs
Au Québec, une quinzaine de crevettiers gaspésiens ont pris la mer cette année, auxquels s’ajoute un pêcheur de la Côte-Nord, contre une douzaine l’an dernier. Des livraisons de 60 000 à 100 000 livres par sortie ont été enregistrées et une entreprise de pêche a rapporté à quai plus de 1,2 million de livres à la mi-septembre.
«On est encore loin des bonnes années, mais c’est beaucoup mieux que l’année passée, constate le directeur de l’Office des pêcheurs de crevettes du Québec, Patrice Element. Les taux de capture sont meilleurs, les quotas sont meilleurs et la crevette est plus grosse. Puis, on a un prix qui est meilleur que l’année passée.»
Coup de chalut historique
Le capitaine du MÉROU, à Sept-Îles, a terminé sa pêche à la fin septembre. Après une trentaine d’années de métier, Martin Élément a réalisé cette saison le meilleur trait de chalut de sa carrière. «J’ai pris plus de 7300 livres en quatre heures seulement dans la zone Estuaire. J’étais fier parce que c’est impressionnant, une poche de chalut avec 7300 livres.»
Néanmoins, le pêcheur relativise. «Si la flotte de crevettiers au complet avait été active, ça n’aurait pas été la même histoire. Cette année, on pêchait à deux ou trois bateaux par zone en même temps. Ça nous donnait une chance d’effectuer de bonnes captures par sortie en mer.»
Les résultats ont été très bons dans les zones Estuaire et Sept-Îles, puis acceptables dans Anticosti. Les capitaines rapportent aussi une crevette présente en eaux moins profondes et plus concentrée par endroits. «On n’a pas eu de misère à trouver la crevette, a observé le capitaine-propriétaire du NAUTICA CHAMPION de Grande-Vallée, Vincent Dupuis. Les prises par unité d’effort ont été bonnes.»
Selon Patrice Element, un pêcheur actif dans Esquiman, au large de Terre-Neuve, a même noté que l’aire de distribution de la crevette semblait s’élargir. «C’est très fragmentaire, prévient-il cependant. On va attendre de voir le rapport des scientifiques.»
Le carburant avale les gains
Après négociation, les pêcheurs ont accepté en assemblée générale, le 29 septembre, l’offre des transformateurs : 1,99 $ la livre pour la grosse crevette, 1,88 $ pour la moyenne, 1,77 $ pour la petite et 1,73 $ pour la très petite, soit une hausse moyenne de 15 cents la livre. Les deux demandes d’arbitrage déposées par l’Office sont ainsi devenues caduques.
L’usine Pêcheries Marinard, de Rivière-au-Renard, payait déjà, de façon unilatérale, un prix moyen de 1,95 $ dès le début de la saison, tandis que La Crevette du Nord Atlantique de L’Anse-au-Griffon s’en était tenue au prix de 2025 jusqu’à l’entente, soit 1,88 $ pour la grosse crevette.
Ce gain est cependant englouti par le prix du diesel. «Comme les bateaux consomment à peu près 17 000 litres de carburant par voyage, le coût du diesel fait une grosse différence», explique Patrice Element. Selon ses calculs, la hausse du carburant ajoute de 15 à 22 cents par livre de crevette. «En demandant 15 cents de plus la livre en moyenne, ça couvre à peu près seulement l’augmentation du coût du carburant», souligne-t-il.
Sur le terrain, les factures donnent le vertige. Martin Élément a payé son diesel jusqu’à 2,51 $ le litre. «Seul le carburant me coûtait, en moyenne, plus de 21 000 $ par sortie en mer. Ça n’a pas d’allure! Il faut éviter les malchances durant la pêche. Sinon, c’est la misère.»
Vincent Dupuis a fait le plein à 2,39 $ le litre lors de son dernier voyage, pour 18 000 litres. «Quand j’ai pêché près de Terre-Neuve, j’ai eu des factures de carburant de 45 000 à 50 000 $. C’est fou raide! On a fait une belle saison à ce jour, mais le gros des revenus disparaît pour payer le carburant.» Il ajoute le coût des permis, des assurances, des salaires de l’équipage et plus de 15 000 $ de bris depuis le début de la saison.
La location de quotas, un incontournable
Avec des quotas individuels de 100 000 à 150 000 livres, la location auprès de confrères restés à quai est devenue la règle. Certains portent ainsi leur potentiel à 450 000, voire 650 000 livres. Martin Élément a ainsi loué 190 000 livres pour compléter son quota de 80 000 livres, tandis que Vincent Dupuis atteint un total d’environ 800 000 livres grâce à la location.
«Actuellement, la pêche à la crevette sans la location importante de quotas, ce n’est pas une pêche rentable, tranche le capitaine de Grande-Vallée. La location de quotas à des crevettiers qui ont décidé de ne pas pêcher devient presque incontournable pour ceux qui prennent la mer, s’ils veulent rentabiliser au minimum leur activité de pêche.»
Des usines sous respirateur
Du côté de la transformation, les deux usines de Rivière-au-Renard et de L’Anse-au-Griffon traitent sans difficulté tout ce qui débarque, de l’avis du directeur général de l’Association québécoise de l’industrie de la pêche (AQIP), Serge Fortin.
Les volumes demeurent toutefois bien en deçà des belles années, alors que chaque usine pouvait traiter de 10 à 12 millions de livres par an. Cette année, faute de disponibilité sur le marché international, les usines n’ont pu acheter de crevettes «double frozen» pour compléter leur production. C’est le homard qui fait la différence.
«On me dit que, si elles se fiaient seulement sur la crevette, elles auraient été en faillite et auraient fermé leurs portes, confirme M. Fortin. L’arrivée du homard a permis de maintenir les usines sur le respirateur.» Le homard permet de maintenir les emplois et de qualifier les travailleurs à l’assurance-emploi. «On n’est pas encore à sauter de joie, ni à ouvrir le champagne», illustre le dirigeant de l’AQIP.
La presque totalité des crevettiers détiennent d’ailleurs des permis exploratoires de homard, notamment dans la zone 19, située au nord de la Gaspésie, ainsi que dans la zone 17A à Anticosti. Les derniers crevettiers sans permis attendent la réponse du MPO pour une éventuelle phase 3 dans la zone 19, prévue d’ici la fin de 2026 ou au début de 2027. «Heureusement que je fais la pêche exploratoire au homard dans la zone 18 avec mon frère Rémy en face de Sept-Îles parce que ce serait difficile de joindre les deux bouts seulement avec la crevette», confie Martin Élément.
Un marché québécois, faute de certification
Tombée en zone de précaution, la crevette du golfe a perdu sa certification MSC, ce qui lui ferme les portes des grandes chaînes et des marchés d’exportation. Consommant historiquement de 5 à 6 millions de livres par année, le marché québécois absorbe, pour l’instant, toute la production, aidé par un mouvement d’achat local dans le contexte des tensions commerciales avec les États-Unis.
«Pour exporter, ça prend la certification MSC, rappelle Serge Fortin. Comme on m’a dit en Europe, si elle n’est pas certifiée MSC, il n’y a personne qui va l’acheter.» L’industrie réfléchit déjà à une demande de recertification, un processus qui peut prendre jusqu’à deux ans.
La prudence reste de mise
Les crevettiers attendent maintenant les résultats du dernier relevé scientifique, qui seront présentés au début de 2027. «Nous nous gardons une petite réserve, prévient Vincent Dupuis. Le secteur des sciences nous a déjà dit qu’il se pouvait que la crevette revienne un certain temps et que cela pouvait ne pas durer dans le temps. Quinze bateaux qui pêchent maintenant, ce n’est pas 40 comme autrefois pour le Québec!»
La réduction de plus de 80 % du TAC en 2023 a laissé des cicatrices, rappelle le capitaine. «Ça frappe fort et une partie de notre économie locale et régionale en paie encore le prix.»
GASPÉ-NORD – pages 2-3 – Volume 39,3 Août – Septembre – Octobre 2026

























