Née en pleine crise de la crevette, la Table des pêches de La Haute-Gaspésie s’apprête à franchir une étape qui serait inédite au Québec. D’ici décembre ou au plus tard en janvier, elle présentera au public un Plan de développement des pêches et de l’aquaculture (PDPA), un outil qui n’existera nulle part ailleurs dans la province. En parallèle, le projet de pêche collective au homard de Tourelle poursuit son chemin auprès de Pêches et Océans Canada.
«Ce que nos pêcheurs ont dit, à la Table des pêches, c’est qu’ils sont tannés d’être toujours en urgence, indique le conseiller en développement économique pour la filière bioalimentaire à la MRC de La Haute-Gaspésie, Yannick Ouellet. On est tanné de gérer la crise de la crevette.»
Démarche nourricière
La Table des pêches s’inscrit dans une démarche plus large. En avril 2023, la MRC a créé la Table des maraîchers, puis celle des restaurateurs en septembre. La Table des pêches a suivi en décembre. «On voyait les résultats qu’on avait avec nos restaurateurs et nos agriculteurs», raconte M. Ouellet.
Aujourd’hui, le transformateur de produits marins encore actif sur le territoire et une dizaine de pêcheurs y siègent, auxquels s’ajoutent des membres invités. Le projet pilote est mené par des chercheurs de l’Université Laval et de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC), en collaboration avec la MRC, le milieu des pêches et l’Université du Québec à Rimouski (UQAR), grâce à un financement d’Apogée Canada pour 2024-2027.
Parmi les réalisations, Yannick Ouellet cite le projet de pêche collective, les Journées de la mer et un projet pilote de centre de valorisation du phoque.
Cesser de s’éparpiller
Inspiré du Plan de développement de la zone agricole (PDZA), le PDPA réunit l’industrie, le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) ainsi que Pêches et Océans Canada (MPO) au sein d’un comité d’orientation. Le document d’environ 75 à 80 pages fixera les priorités des cinq prochaines années : l’aquaculture, le dossier du phoque et l’occupation du territoire par les Premières Nations.
Une version simplifiée tiendra sur une feuille, afin que toute la population puisse suivre les travaux. «C’est une première, puisqu’un plan défini comme celui-là n’existe pas au Québec», souligne le conseiller en développement économique.
«Au lieu de s’éparpiller et de courir partout, on va avoir un plan, explique-t-il. S’il y a de nouvelles idées, qu’elles sont une priorité et qu’elles rentrent dans le Plan, ça ira.»
L’idée a été lancée le 15 décembre 2023. «Trois ans après, on va déposer le Plan. Ça avance bien. Je suis vraiment content. Je suis surtout fier que l’Association des pêcheurs côtiers de Saint-Joachim-de-Tourelle et l’Association des capitaines-propriétaires de la Gaspésie soient là.»
La pêche collective prend forme
La ressource, les défis climatiques, la formation et la relève reviennent sans cesse dans les discussions. Le projet de pêche collective au homard, à Tourelle, se veut une réponse à plusieurs de ces enjeux. «Ce n’est pas une nouvelle pêche, précise M. Ouellet. La pêche traditionnelle existe. Les permis exploratoires sont là. C’est un permis qui complète l’offre.»
Le modèle d’affaires est en préparation. Coopérative ou organisme à but non lucratif, les deux options sont à l’étude. «On envoie du matériel, assure-t-il au sujet des échanges avec le MPO. Ils nous posent des questions. Donc, on avance.» L’objectif idéal : pêcher en 2027.
Le nombre de casiers dépendra du permis obtenu. Les critères d’attribution seront fixés par un futur conseil d’administration, qui ne sera pas composé uniquement de pêcheurs. «On peut déjà dire que ces permis vont être donnés à des pêcheurs qui en ont besoin, qui sont en difficulté, spécifie le porte-parole de la MRC de La Haute-Gaspésie. C’est le but de l’exercice.»
Une partie des profits couvrira les frais d’infrastructure et de gestion, tandis qu’une autre reviendra à la collectivité de Tourelle, par exemple pour des infrastructures au quai ou une banque alimentaire.
Du homard local d’abord
L’entreprise Cusimer de Mont-Louis offre déjà du homard local. La pêche collective viendrait compléter cette offre. Pour Yannick Ouellet, la clé de la cohabitation avec les poissonneries, les usines et les restaurateurs tient à la communication. Le homard pêché serait vendu en priorité au quai, puis ensuite dans les poissonneries, les restaurants et les commerces de détail.
Comme il s’agit de homard vendu entier, le projet ne prévoit pas de transformation. «On va encourager nos restaurateurs à acheter ce homard-là plutôt qu’acheter du homard qui vient du Nouveau-Brunswick ou d’ailleurs dans les Maritimes», dit-il.
«Il faut qu’on le fasse pour toute la communauté, pas pour un petit groupe, poursuit-il. On plie un peu ici, on plie un peu là. Ce n’est pas parfait comme modèle, mais il se développe.»
Les pêcheurs aux commandes
Malgré l’appui de chercheurs de l’IREC, de l’Université Laval et de l’UQAR, ce sont les pêcheurs qui ont le dernier mot. «Tout est toujours validé par les gars, insiste M. Ouellet. Toujours. À l’origine, si les pêcheurs avaient dit que ça ne les intéressait pas, ce projet-là n’aurait jamais eu lieu.»
Aux Journées de la mer, l’été dernier, ce sont d’ailleurs eux qui ont cuit le homard et assuré le service du souper. «Ce que je trouve intéressant, c’est qu’ils sont très proactifs et dynamiques», se réjouit M. Ouellet, qui est également chef cuisinier.
La démarche a pourtant suscité de la résistance, en Gaspésie comme ailleurs. «C’est normal parce qu’on ébranle un peu les colonnes du temple», illustre le conseiller en développement bioalimentaire. Il rappelle que La Haute-Gaspésie a déjà compté cinq usines de transformation, contre deux aujourd’hui, dont une seule est active. «Si on ne fait rien, il ne va rien se passer, on va juste s’éteindre. Certains pensaient qu’on se découragerait. Mais, ils nous connaissent mal! On avance.»
Déjà, des MRC et des associations s’informent du modèle, selon Yannick Ouellet. «On ne fait rien en cachette, on fait tout de façon ouverte.»
Préparer l’après-homard
De l’avis de M. Ouellet, les retombées se font déjà sentir au quai de Tourelle, où le petit chantier naval «vire énormément» et où les bateaux sont de plus en plus nombreux. Mais, il reste lucide : le homard suit des cycles d’environ sept ans et pourrait commencer à décliner d’ici trois ou quatre ans.
D’où l’importance du Plan qui, selon lui, ouvre la porte à l’aquaculture, à la valorisation des prises occasionnelles ou à la transformation des carapaces de homard en fertilisants. L’organisation créée pour la pêche collective pourrait aussi gérer d’autres projets maritimes à l’année, comme la valorisation du phoque l’hiver.
LA HAUTE-GASPÉSIE – page 23 – Volume 39,3 Août – Septembre – Octobre 2026

























