Pêche d’automne au hareng : des bonnes prises dans une saison trop courte

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Les pêcheurs et les transformateurs de hareng de la Gaspésie ont capturé et traité un volume  satisfaisant de prises à la fin d’août et au début de septembre, considérant la durée fort limitée de la saison. Cette brièveté de la période de capture, huit sorties en mer en 17 jours, constitue le principal élément déploré par les acteurs de ce type de pêche.

La baisse de quota de 22 %, à 6 505 tonnes métriques, dans la zone 16b, celle fréquentée par les pêcheurs gaspésiens, a contribué à cette courte saison, mais les pêcheurs et les transformateurs estiment que le ministère fédéral des Pêches et des Océans les aurait aidés considérablement en communiquant mieux l’évolution des captures et en accordant 12 heures de plus en mer.

«Ça a très bien été sauf que ça a fini vite pas mal. La dernière journée, on a reparlé avec Pêches et Océans Canada pour sauver la dernière nuit. La pêche a été arrêtée le dernier jour à midi alors qu’il restait 400 tonnes du quota à l’eau. Si le ministère avait laissé la pêche se poursuivre jusqu’à minuit au lieu de midi, le quota aurait été pris. Ça aurait été meilleur pour les usines si les 400 tonnes avaient été pêchées. C’est beaucoup d’efforts, installer les équipements, pour une si courte période», précise le pêcheur Gilles Duguay, de Saint-François-de-Pabos

Il n’y a effectivement eu que huit jours de capture en 2020, et comme la pêche au hareng s’effectue essentiellement la nuit, l’une des sorties s’est soldée par une absence de prise, notamment parce que la capture s’est terminée à midi. Les prises ont conséquemment été concentrées en sept sorties.

Cette courte saison a notamment incité Réal Nicolas, président de l’usine Poisson Salé Gaspésien, de Grande-Rivière, à concentrer ses activités dans la production des appâts avec les prises qui lui ont été livrées.

«La saison est trop courte. Je ne fais plus de rave. C’est trop dispendieux de sortir les autres équipements, rentrer les équipements de hareng, puis sortir les équipements de hareng, pour rentrer de nouveau les autres équipements, pour sept jours de transformation, et pas des journées complètes en plus», explique M. Nicolas.

La production de boëtte, qui consiste   essentiellement à congeler les harengs, nécessite une somme de travail significativement réduite, globalement. «On a embauché de 20 à 25 personnes au lieu de 180», ajoute M. Nicolas.

La production d’appâts à Poisson Salé Gaspésien a accaparé environ 60 % des 1,4 million de livres débarquées par les 12 pêcheurs ayant rapporté leurs prises à l’usine de Grande-Rivière. Les autres quantités ont été acheminées aux Fumoirs Gaspé Cured, de Cap-d’Espoir, exploités conjointement avec la firme Lelièvre, Lelièvre et Lemoignan, de Sainte-Thérèse-de-Gaspé.

Prix à la baisse, mais satisfaisant

Les deux usines ont versé 32 cents la livre aux pêcheurs, une baisse de 23,8 % par rapport aux 42 cents de 2019.

«Le problème, c’est que les fumoirs en arrachent depuis le prix de l’an passé. C’est le cas pour nous aussi, pas seulement ceux de Cap-Pelé (Nouveau-Brunswick). Le prix payé l’an passé n’était pas réaliste», note Réal Nicolas.

Gilles Duguay a capturé 121 000 livres cette année, un peu moins que l’an passé. Il a livré chez Poisson Salé Gaspésien. Il juge le prix de 32 cents assez satisfaisant, considérant qu’il a connu au cours de ses 30 ans de pêche au hareng des années où le prix était inférieur à 10 cents la livre.

«C’est quand même bon, 121 000 livres, pour huit voyages, dont sept voyages avec des captures de poisson, considérant aussi le prix», résume le pêcheur de Saint-François-de-Pabos.

Ses prises ont été ramenées de l’île Miscou, deux voyages de 6 000 à 8 000 livres en ouverture de saison, suivis de trois sorties à Pabos, «où le poisson était présent», et une dernière ronde à Miscou, pour le reste de ses captures.

De son côté, Jeffrey Vautier, de Shigawake, est aussi sorti de sa campagne de pêche au hareng avec des impressions partagées.

«Ça a été bon et décevant. J’ai été déçu par les coupures du quota global de 20 % (22 % plus précisément). On a eu un avis (écrit) des sciences, pas de discussions à cause de la COVID et une conférence téléphonique. On n’a pas pu donner notre opinion en détail», aborde-t-il.

Pour le bon côté de sa saison de hareng, il précise que «j’ai été chanceux. J’ai eu deux ou trois sorties qui ont fait une différence. Rater son coup une nuit peut avoir une grosse influence sur ta saison. Dans le hareng, on travaille en groupe et les amis des autres bateaux collaborent», dit     M. Vautier.

«J’ai surtout pris mon poisson le long de Miscou et sur le banc de Pabos. Je sais qu’il y a aussi eu du hareng à Cap-d’Espoir. Je suis allé un soir au cap mais la marée était trop forte. Je n’ai pas ramené grand-chose mais je sais que le poisson était là. Je le   voyais», explique-t-il.

Jeffrey Vautier dit n’avoir jamais vu aussi peu de bateaux participer à la pêche dite «d’automne», bien qu’elle se déroule à la fin d’été. «C’est la plus petite flotte que j’ai vu depuis que je pêche. Il y avait moins de 100 bateaux, en incluant ceux du Nouveau-Brunswick».

La faiblesse du quota explique la baisse de participation des pêcheurs détenant un permis de hareng.

«C’est inquiétant. Le hareng mobilise autour de 300 personnes du côté du Québec. C’est pas loin de 100 personnes dans l’usine de Roch Lelièvre (Lelièvre, Lelièvre et Lemoignan), on est trois ou quatre par bateau sur une trentaine de bateaux, il y a l’usine de Poisson Salé Gaspésien et les fumoirs de Cap-d’Espoir. Sauf que le quota diminue. Pour Roch, c’est beaucoup de dépenses, changer les équipements pour huit jours de pêche», signale M. Vautier.

Roch Lelièvre confirme que la tâche requise pour modifier la configuration de l’usine en prévision de la transformation du hareng représente passablement de travail, mais un autre élément a perturbé la saison, la fin surtout : le manque de communications du ministère fédéral des Pêches et des Océans.

«Ça a bien été mais ils ont fermé ça vite. On n’a pas eu de nouvelles de personne, pas de communications. La situation a empiré. Avant, on pouvait obtenir un suivi quotidien du quota. Là, on n’a pas de données. Il n’y a pas moyen de savoir. On a réussi à savoir par le Nouveau-Brunswick que c’était fermé. Mais la pêche n’était pas mauvaise. Les gars prenaient du hareng», dit-il.

Lelièvre, Lelièvre et Lemoignan a acheté le même volume de hareng qu’en 2019, soit 1,6 million de livres venant de 20 pêcheurs. Ces prises ont servi à faire des appâts, de la rave (des œufs) et à alimenter les Fumoirs Gaspé Cured, où devraient aboutir 800 000 livres de poisson venant de l’usine de Sainte-Thérèse-de-Gaspé.

«On a payé 32 cents la livre aux pêcheurs mais on ne sait pas encore combien on aura pour la rave. Ça dépend de ce que les Japonais vont dire. On n’aura pas de nouvelles du prix de la rave avant le début de novembre, quand toutes les pêcheries seront terminées, en Nouvelle-Écosse», précise Roch Lelièvre, qui a embauché une centaine de personnes à l’usine pour la transformation.

Faire des prédictions sur le prix de la rave se présente souvent comme un exercice hasardeux, quand de bons volumes de hareng restent à pêcher ailleurs en Atlantique, note-t-il.

Ainsi, même si le prix du hareng aux pêcheurs a atteint 42 cents en 2019, un record, «le prix de la rave n’a pas atteint le seuil de 2018», dit-il.

Cette particularité a été bien mise en évidence en 2019 alors que le prix de la rave est resté relativement bas, après que les usines eurent payé cher pour le poisson. «Les fumoirs avaient parti le prix élevé mais le marché de la rave n’a pas suivi», ajoute-t-il.

En contexte de pandémie, Roch Lelièvre remarque cette année que «la COVID n’a pas d’effet perceptible sur le prix mais la consommation est plus lente», en faisant référence aux marchés du hareng fumé.

Pour les Fumoirs Gaspé Cured, Il y aura minimalement du travail de septembre à décembre inclusivement.

«On donne un coup jusqu’aux Fêtes. Les produits sont exportés aux Antilles, aux États-Unis et on envoie un conteneur par an en Europe. Le marché est difficile présentement», assure Roch Lelièvre.

INQUIÉTUDES SUR L’ÉTAT DE LA RESSOURCE

Jeffrey Vautier et Gilles Duguay partagent une inquiétude commune sur l’état du stock de hareng dans le golfe du Saint-Laurent.

«Selon le dernier avis scientifique, la pêche n’est plus la raison principale de mortalité. Pêchez, pêchez pas, en 2029, la ressource va tomber dans une zone critique. La prédation vient surtout des phoques, et le thon en mange pas mal aussi. Ça fait des années qu’on en parle et rien ne se passe», résume Gilles Duguay, en désignant la gestion du stock de hareng par Pêches et Océans Canada.

«Même si on arrête la pêche pendant 10 ans, l’écosystème n’est plus en équilibre et le stock ne se rétablira pas, en raison de la présence des phoques et, à un moindre degré, des thons», illustre Jeffrey Vautier, qui a lu le même avis.

«Les scientifiques ne sont pas sur l’eau comme nous autres. On leur demande de venir mais ça ne fonctionne pas», ajoute  M. Vautier, qui déplore la faiblesse des moyens déployés pour l’évaluation des stocks de hareng depuis plusieurs années.

Il trouve regrettable que Pêches et Océans Canada ait créé en 2003 une réserve de hareng à même la zone traditionnellement fréquentée par les pêcheurs de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine.

«Cette réserve a été transférée pour le bénéfice des pêcheurs du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse. On s’était alors débarrassé de la façon avec laquelle le poisson était divisé, à notre désavantage. On ne sent pas qu’un partage pourrait être bénéfique pour nous quand on subit une baisse de quota dans notre zone. Ça ne marche pas dans les deux sens», souligne Jeffrey Vautier.

«On entend les politiciens parler d’acheter local mais les conséquences de la baisse des quotas de hareng, et de l’absence de mesures pour contrôler les phoques, pourraient finir par affaiblir notre capacité de pêcher nos appâts, donc de pêcher le homard et le crabe», explique-t-il.

«Déjà, pas loin de 50 % de nos appâts sont importés. Que se passera-t-il si une année, on ne peut en importer. Acheter local et acheter canadien sera difficile dans notre domaine si on ne peut mettre de poisson dans nos présentoirs. Nos permis de capture vaudront quoi si on ne peut trouver de la boëtte, soit du hareng ou du maquereau? Ça placera nos coûts d’exploitation dans une autre dimension. Les pêcheurs ont fait leurs erreurs dans le passé mais nous avons fait beaucoup de compromis pour le rétablissement et la protection des stocks», rappelle Jeffrey Vautier.

Il suggère la mise en place de trois secteurs de pêche au hareng au lieu de sept comme présentement.

«Il y aurait une zone nord, une zone sud et une zone centrale. Il y aurait une évaluation scientifique rigoureuse de chaque zone, sans possibilité de transfert de quota d’une zone à l’autre, même si l’abondance est plus grande dans l’un des trois secteurs. Il faudrait éviter la surpêche. Il serait aussi plus facile pour les scientifiques d’évaluer le stock. De ce que je vois, les techniques   d’évaluation du stock sont les mêmes que dans les années 1950. Ces méthodes ne fonctionnent plus avec les changements climatiques. Le poisson s’adapte aux changements climatiques et les pêcheurs s’adaptent au poisson mais les sciences ne s’adaptent pas. Ils vont en mer une fois par année. Ça ne peut pas fonctionner», conclut Jeffrey Vautier.

LES PÉLAGIQUES – pages 4-5 – Volume 33,4 Septembre-Octobre-Novembre 2020

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À propos de l'auteur : 

Gilles Gagné

Gilles Gagné, né à Matane, le 26 mars 1960. J'ai fait mes études universitaires à Ottawa où j'ai obtenu un baccalauréat avec spécialisation en économie et concentration en politique. À l'occasion d'une offre d'emploi d'été en 1983, j'ai travaillé pour Pêches et Océans Canada comme observateur sur deux bateaux basés à Newport, deux morutiers de 65 pieds. Le programme visait l'amélioration des conditions d'entreposage des produits marins dans les cales des bateaux et de leur traitement à l'usine. Cet emploi m'a ouvert des horizons qui me servent encore tous les jours aujourd'hui. En 1989, après avoir travaillé en tourisme et dans l'édition maritime à Québec, je suis revenu vivre en région côtière et rurale, d'abord comme journaliste à l'Acadie nouvelle à Campbellton. C'est à cet endroit que j'ai rédigé mes premiers textes pour Pêche Impact, à l'été 1992. Je connaissais déjà ce journal que je lisais depuis sa fondation. En octobre 1993, j'ai déménagé à Carleton, pour travailler à temps presque complet comme pigiste pour le Soleil. J'ai, du même coup, intensifié mes participations à Pêche Impact. Je travaille également en anglais, depuis près de 15 ans, pour l'hebdomadaire anglophone The Gaspé SPEC et je rédige l'éditorial du journal Graffici depuis 2007.

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